[Chers lecteurs, chères curieuses, aujourd’hui USBF invite Marion Baston, pour vous offrir ce texte fort, une immersion dans la douleur crue et cruelle, celle en soi, et celle du monde qui refuse, qui entrave, qui heurte encore, qui se superpose, dans les moments les plus fragiles. Un appel à l’accueil, que je vous laisse découvrir.]
Écrire pour guérir. Écrire pour enfin faire jaillir, la colère légitime.
Le mois d’août 2017 restera un moment charnière de ma vie. Par sa violence, son intensité, sa morbidité, il m’a marqué à tout jamais. Hospitalisée lors d’une dite décompensation psychotique, j’ai été confrontée à la violence ordinaire du milieu psychiatrique.
Je pose ces mots aujourd’hui pour me réapproprier cet épisode de ma vie, pour assumer mon histoire et ma voix, et pour affirmer celle que je suis. Pour ne pas (m’) oublier, peut-être aussi.
Signer. Signer vos putains de papiers. Pour échapper au mois d’isolement avec lequel vous me menacez. Subir. Subir la maltraitance normalisée que vous employez. Face à vous, ravaler ma douleur. Car comment pourriez-vous comprendre ?
Comment pourriez-vous comprendre ? Comment pourriez-vous comprendre sans l’avoir vécu ?

Comment pourriez-vous comprendre l’insidieux, l’imperceptible, le subtil moment de bascule ? Comment pourriez-vous comprendre ce réveil en pleine nuit, la peur au ventre, la certitude qu’il me faut fuir. Immédiatement. L’errance des jours suivants. La détresse qui m’habite vraiment. Comment pourriez-vous comprendre ? Les yeux tagués partout où je vais, pour me rappeler que je suis surveillée. Le téléphone sur écoute. L’ampoule-caméra. La nourriture et l’eau empoisonnées. Les regards assassins. Les gros détours pour éviter les places bondées. Les détournements de pensée. Ces amies qui me mentent, me trompent, tous ces gens qui essaient de me tuer. Comment pourriez-vous comprendre ? L’évidence que je suis une petite souris, la mort au rat qu’on essaie de me faire ingérer. La crainte d’être plutôt une nazie, la douche qui se révèle être une chambre à gaz. Comment pourriez-vous comprendre ? Comment pourriez-vous comprendre cette totale dissociation ? Ces raccourcis. Ces interprétations. Tous ces signes partout tout le temps. Preuve que je suis bel et bien menacée. Qu’on veut me violer. Et puis me tuer. Comment pourriez-vous comprendre cette situation de danger ? D’un danger ressenti comme réel. Pour moi, pour mes proches. Comment pourriez-vous comprendre cette peur d’être une mauvaise personne. De provoquer le malheur et la mort. Comment pourriez-vous comprendre cette culpabilité, ces remords ? Toutes ces émotions qui se mélangent, ces pensées contradictoires qui s’affolent. « Folle » . Comment pourriez-vous comprendre la panique de se regarder, s’écouter, se sentir partir, sombrer chaque minute un peu plus dans la folie. Comment pourriez-vous comprendre ce deuxième moment de bascule où ne subsiste plus que le délire. Quand les moments de conscience n’existent plus. Comment pourriez-vous comprendre toutes ces hallucinations ? Les serpents sur ma peau qui prennent vie et cette sensation de brûlure. Les messages sur les panneaux d’autoroute qui prédisent la mort de mon père. Et alors cette tentative d’ouvrir la portière. Pour que tout cela cesse. Comment pourriez-vous comprendre l’envie réelle de mourir pour épargner les miens? Comment pourriez-vous comprendre la terreur ressentie ensuite à l’hôpital ? La méfiance totale face à votre défiance. La lutte continue pour ne pas dormir malgré les médicaments. Ce sentiment d’insécurité constant. Comment pourriez-vous comprendre ? Comment pourriez-vous comprendre les sirènes entendues tous les soirs pendant deux mois encore ? Et les ciseaux sous l’oreiller, serrés si fort. Comment pourriez-vous comprendre? Comment pourriez-vous comprendre ? Vous ne l’avez jamais vécu.
Marion Baston
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