Une histoire de folle…

Pour compléter ce premier mois de publications, j’ai envie de vous parler un peu plus de moi. Il me semble toujours important de savoir « qui parle », de situer le point de vue.

Je suis une folle en rémission, mais pas seulement.

J’ai grandi dans une petite ville de la Manche, au sein d’une fratrie de quatre enfants plutôt turbulents. J’ai pour ainsi dire été bercée par l’Education Nationale. Mes parents étaient CPE et prof de lettre histoire, tous les deux en lycée pro. Nous sommes ce que j’appelle avec humour une famille « 3T Télérama » dans ce sens que la culture est une valeur forte. Mais pas n’importe quelle culture, pas n’importe quels livres, pas n’importe quels programme télévisés. Il y a une ligne franche à la maison entre ce qui est jugé intéressant et ce qui ne l’est pas, un certain dédain aussi pour la culture dite « populaire », dédain dont je me suis en grande partie affranchie. Politiquement, nous sommes éduqués dans le respect des valeurs portées par l’école, des valeurs « citoyennes », « démocratiques » et « républicaines », mais aussi dans une certaine idée que le contrat social doit être questionné, et peut-être remis en cause.

J’ai une enfance privilégiée, jusqu’au début de mon adolescence : un quotidien rythmé, plutôt joyeux, un amour bienveillant, l’accès à des activités sportives et culturelles. Une enfance privilégiée, loin de la maladie. Une enfance privilégiée, celle de la sécurité financière et matérielle.

Je suis une gosse très occupée. À 13 ans, je nage 6h par semaine et participe aux compétitions un week-end sur deux, et je passe plus de 6h à l’école de musique, entre cours et orchestre et concerts.

J’aime faire plaisir, j’aime respecter les règles, j’aime la compétition, surtout à l’école.

Les choses se compliquent un peu à l’adolescence : mes parents se disputent quelques années, puis divorcent, en même temps que mon tempérament excessif commence de se déployer. J’ai une curiosité dévorante pour tout ce qui est extrême, intrépide, marginal. Je commence à fumer régulièrement du cannabis et à rechercher toutes les occasions possibles de faire la fête à 15 ans. Même si je suis téméraire, je continue d’obtenir des bonnes notes au lycée, et d’aller à la musique et au basket. J’ai de grandes plages de liberté, mon père vit désormais loin et ma mère doit passer deux nuit d’astreinte par semaine au lycée. Je remplis ces plages de fête, de cannabis et d’alcool, mais je fais toujours attention à être « présentable » quand il le faut. Les adultes autour de moi ne s’inquiètent pas.

J’ai toujours eu beaucoup de copains et de copines. Parfois même des foules. Je me liais facilement, mais je me sentais plutôt électron libre, je n’ai jamais voulu avoir à rendre de compte à personne. Ado, la notion d’engagement m’angoisse au plus haut point. Pourquoi se créer des boulets pour soi même ? Je suis froide et cynique, mais je ne le sais pas, je crois construire ma liberté. Je fonctionne de cette manière en amour comme en amitié.

Je poursuis ma vie de jeune adulte de la même façon. J’habite Rennes depuis mon bac, à l’exception de quelques voyages. Je passe sans difficulté mes années d’études tout en bossant à temps plein comme pionne, tout en faisant la fête quatre soirs par semaine. Après une licence d’histoire, je prends une année sabbatique pour voyager seule en Inde. Je découvre de manière brutale que je ne suis pas si indépendante, pas si débrouillarde que je le croyais, tout mes repères volent en éclats. Je suis néanmoins hypnotisée, je découvre un pays où ma soif d’être bousculée ne sera jamais étanchée. Je rentre pour une seconde licence en sciences du langage, et repars en Inde pour une année d’échange, en master 1.

Je ne donne aucune direction à mes projets et mes envies. J’avance avec l’assurance de toujours fournir assez d’efforts pour réussir ce que j’entreprends. Il sera bien temps de me décider sur mon « avenir » le moment venu. Ma vie n’a pas connu d’échec majeur, je me sens forte, je suis en fait arrogante. De la même manière, qu’il s’agisse de soirées, d’alcool et de drogue, de trajets en stop, de ma façon de voyager, des hommes, etc, c’est mon habitude que de prendre très souvent des risques inconsidérés.

Je rentre complètement déboussolée. Je me découvre enceinte, d’une grossesse que je ne désire pas. Je vis très mal ma décision de procéder à une IVG et sa réalisation. Je suis malade des intestins depuis le début de mes aventures indiennes. Ces maux deviennent si envahissants que je suis obligée d’arrêter mon master 2 en cours de route. Je plonge dans un régime drastique pour me soigner, et je commence à fumer pétard sur pétard…

Ma vie sociale est hachée, je peine à reprendre mes marques. J’ai le sentiment d’avoir beaucoup de copains, et pas d’amis, en tout cas pas dans ma vie quotidienne. D’avoir dû quitter la troupe cosmopolite d’étudiants formée pendant cette seconde année indienne est un déchirement.

En quelques années, j’ai construit une bombe qui me pète en pleine face au printemps 2012.

Je glisse sur plusieurs semaines, je perds complètement le contrôle, et je suis hospitalisée sous contrainte. Sortie d’une semaine en chambre d’isolement, le psychiatre pose un diagnostique de bipolarité, et m’impose une camisole chimique qui me met à l’arrêt total pendant plus de quatre mois. Je vis le diagnostique comme un coup de massue: mon cerveau et mon identité sont passés au hachoir.

De 2012 à 2015, je suis complètement noyée par les traitements, les allers-retours à l’HP, et les prophéties des psychiatres. J’alterne ce que j’appelle des états extraordinaires, ce qu’ils appellent manie et dépression, sans aucun répit.

Je vis dans une grande précarité, tant affective que matérielle, et je traverse des mois et des mois de la solitude la plus crue, la plus cruelle, des mois où toutes formes de rythme et d’envie ont disparus. Des mois de douleurs, entrecoupés de brèves phases de surexcitation, toujours sanctionnées par un séjour à l’HP. Toujours sanctionnées par de nouvelles violences.

Je commence à reprendre le contrôle en 2015, grâce à l’accompagnement de thérapeutes choisis avec lesquels se crée une vraie alliance, et grâce à un cycle de psychoéducation de plusieurs semaines.

Depuis 2016, ma qualité de vie est satisfaisante et me permet de nouer de belles relations d’amitié et de mener à bien les projets et les objectifs que je me fixe. Je me connais de mieux en mieux, et je ne cesse d’explorer toujours plus de liberté et de bien-être.

Si je me rétabli aussi bien, c’est parce que j’ai pu retourner à des bases solides, en terme de confiance en moi notamment. Ces bases, ce sont celles de mon enfance protégée. C’est aussi parce que, tout au long de ces années ou la vie m’avait quitté, ma famille a constitué un filet de sécurité affectif et matériel fort et réactif, tout en renouvelant sans interruption son souhait que je conserve toujours le plus d’indépendance possible. C’est aussi parce que j’ai su m’entourer, que j’ai su demander de l’aide, et que cette aide m’a été fournie tant par ces belles amitiés nouvelles que par des praticiens qui avaient à cœur mon émancipation.

Je me suis battue, débattue. J’ai ramé, ramé, et ramé. J’ai refusé, j’ai rejeté. J’ai pensé, pansé, soigné. J’ai changé, je me suis transformée.

Pour autant, je ne peux pas attribuer le succès de ma rémission qu’à moi même. Je suis très consciente de mes privilèges. Ceux de la classe sociale dont je vient. Ceux liés à mon niveau d’éducation. Cette nouvelle oppression qui me prends par les tripes en 2012, si elle se superpose à celle qui m’est faite en tant que femme, elle ne se surajoute pas à d’autres formes d’oppression : celle de la race, celle de la binarité de genre, celle de l’orientation sexuelle…

Dès la première hospitalisation en 2012, j’ai eu envie de dénoncer la violence totale qui passe au rouleau compresseur celles et ceux que la société rejette, celles et ceux dont la différences fait peur, traités par la psychiatrie institutionnelle comme des bêtes sauvages. Broyés, mutilés, tués.

Il m’a fallut plus de 7 ans pour en trouver là force, et un de plus pour rassembler mes travaux. Tout ce temps pour que je me sente légitime, et surtout, pour m’assurer qu’il est possible de se recréer une vie non pas seulement « convenable », mais réellement appréciable.

Adolescente, j’avais déjà très envie de participer à rendre ce monde meilleur. J’avais envie de me battre pour aider à préserver nos acquis sociaux, d’aider à en développer de nouveaux, de meilleurs. De m’inscrire dans un combat collectif. En 2016, pour la première fois, je trouve ma place sur cet échiquier mouvant du militantisme (nous dirons ici « de gauche » ou « d’extrême gauche », peu importe). Je m’investis énormément, en ce printemps de révolte contre la loi travail.

Après la fin du mouvement, je continue de naviguer dans ce microcosme militant rennais, mais je ne m’y investis plus de la même façon. J’y ai des amis, des alliés, et je continue de participer à certains temps forts collectifs.

Je suis en fait assez frustrée. Nous autres folles et fous, vieilles et vieux, handicapés de toutes sortes, sommes socialement considérés comme des êtres de peu de valeur. Nos conditions de vie, nos douleurs et les multiples violences qui nous sont faites n’émeuvent personne. Le milieu militant, à bien des égards, reproduit notre ostracisme. Au grand jeu de la sacro-sainte intersectionnalité, nous sommes le plus souvent relégués à l’arrière plan, et presque jamais nommés autrement que sous la forme de trois petits points.

Or, l’ampleur du travail de démolition et de reconstruction de la psychiatrie, de recherche d’une idéologie et d’une doctrine qui ne se base pas sur la contrainte et l’exclusion, et de solutions alternatives de soin est immense ! Il faudra un travail colossal, que seul un concours massif, une multiplicité de voix, d’actions et de résistances peuvent espérer réaliser.

Le sort qui est fait aux fous est loin d’être anodin, il en dit long sur notre société. La psychiatrie étend ses bras partout, elle définit l’anormalité et la normalité, et elle est, à bien des égards, le bras armé d’un pouvoir politique de plus en plus réactionnaire, de plus en plus liberticide. Je ne veux pas vivre dans une société qui broie la différence. Ce combat est ma priorité, et j’espère, petit à petit, trouver de nouveaux alliés.

À la folie,

Sarah

Je profite de cet article pour vous remercier, chères lectrices, chers curieux, pour avoir commencé l’aventure Une Si Belle Folie à mes côtés, pour tous vos encouragements et vos compliments. Si l’envie de prendre la plume pour parler folie, psychiatrie ou poésie vous titille, n’hésitez pas à me contacter, il me tient à cœur que cet espace soit un lieu d’expression ouvert. Mille mercis!

2 réflexions au sujet de « Une histoire de folle… »

  1. Coucou Sarah Je viens de lire quelques uns de tes textes, à commencer par le poème avec le coton, c’est très prenant de te lire, on sent la force que tu as, je sens que tu luttes pour exister finalement. Exprimer pour partager, et je pense que ce partage est précieux parce qu’il doit y avoir un tas de gens que ce que tu racontes intéressent pour x ou y raisons à commencer par moi en tant qu’amie mais aussi je te lis comme un auteur artiste poète car oui tu es une artiste en plus de tout cela (chouette une étiquette de plus !!) Enfin je veux dire que je te reconnais comme faisant partie de ma famille de gens créateurs et philosophes. Pas besoin de faire ses preuves pour honorer l’étiquette, c’est un truc qu’on ressent en soi, tu ne trouves pas ? Après, de mon côté j’ai entendu cette étiquette de la bouche de ma mère, ah Samenta tu es une artiste, elle-même artiste, donc ça assoit (mais alors comment faire pour vivre et gagner sa croûte avec ça ??). J’espère que tu continueras à t’exprimer et à créer comme tu le fais, avec des versions lisibles, adressées pour le partage « public » comme tu le fais, et des versions peut-être plus crues encore. Le poème du coton et sa note explicative sont très précieux car on y est avec toi Sarah, en plein dans le coton, et c’est ça que font les artistes, ils partagent ce qu’ils ressentent dans leurs tripes, dans leurs « trips ». Bise ma très chère et riche Sarah. Et moi je vais profiter que la petite dorme profondément pour pousser la table à langer de ma douche pour pouvoir enfin me laver !! ???? ________________________________

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    1. Merci beaucoup Sam! Il y a effectivement des étiquettes qu’on se choisit, qui, au fond, ne peuvent émaner que de nous. J’ai passé tellement de temps à chercher une légitimité à l’extérieur quand tout est là, en moi: l’envie de créer, de raconter, de partager! Ta nouvelle maternité sera, j’en suis sûre, un point de départ fécond pour de nouvelles aventures créatives! Je t’embrasse fort, sois sûre que je chéris notre amitié, tes mots et tes idées me sont toujours très précieuses!

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