« Vous n’êtes pas là pour vous faire des amis. »

« Vous n’êtes pas là pour vous faire des amis. ». La même phrase, dans la bouche des médecins et des infirmiers, comme une rengaine. La même phrase, dans tous les services fermés que j’ai fréquenté, une petite dizaine au total.

Partout, dans les bureaux et dans les couloirs, les soignants, médecins et infirmiers confondus, veillent à ce qu’il n’y ait pas de rapprochement. Des murs dressés dans les murs. Dans leur bouche, tous, pêle-mêle et tête-bêche, tous, nous ne sommes pas fréquentables.

Comme une prescription ou comme une confidence, la même comptine morbide, le même sous-texte : attention, chiens méchants. La phrase nous colle aux basques, elle vient nous déranger, toujours dans un rare moment de plaisir, toujours dans un nécessaire moment d’entraide.

Je revois A. tremblant d’être assommé de médocs, bavant, à qui il fallait enlever le mégot avant qu’il ne brûle ses lèvres. Ses yeux vides remplis de peurs, et juste ma main sur la sienne et des mots qui rassurent, abattus en plein vol par un infirmier qui nous sépare avec une intensité démesurée, comme si nous étions en train de nous adonner aux pires vices. L’infirmier me décrit ensuite, en aparté, le pauvre bougre anéanti d’anesthésie comme un fou dangereux…

Je revois toutes ces situations, tous ces gestes et ces paroles de gentillesse ou d’entraide assassinées. Et à chaque fois, cette sentence: « Vous n’êtes pas là pour vous faire des amis. »

Sur quoi s’appuient-ils pour proférer de telles injonctions ? Leur réponse est bien huilée, mécanique et se résume ainsi : l’équation fragile + fragile peut produire de l’explosif et du catastrophique, elle n’amène jamais rien de bon.

Nous devrions alors, selon eux, apprendre à nous entourer des « bonnes personnes ». Mais que faire quand les soi-disant forts et bien portants ont désertés ? Que faire quand ce qui nous tue, c’est d’abord la solitude ? Est-ce que le partage de l’exclusion ne permet pas de se sentir écouté, compris ? Est-ce qu’il ne faut pas d’abord reconnaître ses plaies avant de pouvoir les penser, les panser ? Est-ce qu’on ne peut pas être à la fois fragile et bienveillant ? Fragile et altruiste ? Fragile et solidaire ? Qui décide lesquels d’entre nous sont nuisibles, ou plutôt qui a décidé que nous serions forcément nuisibles les uns pour les autres ? Qui osera me dire qu’avoir un équilibre psychique stable prémunit d’être un connard ou une connasse ?

Oui, nos vies sont bien souvent éclatées, des vies de solitude, des vies d’excès et de manques, des vies d’envies de mort, des vies volées ou voilées de douleur… Des vies où, justement, il faut remettre de la couleur et de la chaleur ! Comme une urgence, un immense besoin de sourire, de se surprendre à rire, un besoin d’être écouté quand chaque minute des soignants est chronométrée, un besoin de comprendre, de rationaliser la violence qu’on nous impose. Un besoin de se décentrer aussi, quand ça tourbillonne autour du nombril ou dans nos esprits, auprès d’inconnus rapidement familiers.

Certains de mes plus beaux échanges ont eu lieu à l’hôpital. Portés par la connivence immédiate de partager une connaissance profonde de la douleur. Et, aussi, l’intensité rare de qui se dévoile à un ou une inconnue. Une communauté de destins se forme, le temps d’une hospitalisation.

L’HP, malgré ses murs rose saumon, c’est très, très sombre. Bien souvent il n’y a d’éclaircie que dans un moment de partage. Des discussions sans sous-titres ou notes de bas de page. De la compassion sans complaisance.

Une complicité qui se moque du grillage. Une bouffée de visages avant de retourner en isolement. Une tentative d’évasion, ne serait-ce qu’en pensée. Des conseils de lecture. Un salon de coiffure improvisé dans la courette. De la folie douce, celle que tout le monde aime. Un regard rassurant. Des mots chauds. Tuer le temps. Une main sur l’épaule. Faire des bêtises. Le tabac de chine. Une meilleure compréhension des règles du jeu. Et aussi des pistes, des outils, un coup de main, un coup de pouce. Sans tout ça, comment se rappeler à la vie ?

Bien sûr la promiscuité entre patients est loin, très loin d’être toujours agréable. Elle peut même être violente, traumatisante. Ce n’est pas le sujet ici.

Combien de commentaire odieux ai-je entendu de la bouche des soignants ! Dire « Vous n’êtes pas là pour vous faire des amis. », c’est dire « Tu n’es pas intelligent, tu n’es pas sensé ». C’est dire « Ta sensibilité est ton ennemie ». C’est dire « L’autre est de la mauvaise graine. ». Une façon de mettre de côté aussi ceux qu’on ne juge pas capable, ceux qu’on juge perdus, opérer un sordide tri qualitatif parmi les patients, instaurer la méfiance. Pour produire de la compétition, et aussi assurer la docilité du cheptel. Ne nous méprenons pas, derrière ces mots, il y a la conviction que tout le groupe est contaminé. Il n’y a que de la mauvaise graine, et il faut prévenir toute mutinerie.

C’est stupide et contre-productif, puisque la première impulsion, comme un défi, c’est celle de se tourner vers nos alliés « naturels » au sein du jeu carcéral : nos co-détenus. Semer la peur n’apporte rien d’autre que de tous nous fragiliser, en alimentant angoisse et paranoïa. Se poser comme une barrière au développement de toute relation entre patient et d’un esprit de cohésion, c’est contribuer à rendre impossible une alliance thérapeutique entre soignants et soignés.

En milieu fermé, l’absence de pédagogie, les phrases toutes faites et les raccourcis systématiques, presque robotisés des soignants vont de paire avec l’invalidation de la parole des psychiatrisés et se surajoute à l’ensemble des mesures coercitives. Le contact avec les autres patients peut bien souvent être la seule source d’humanité qui nous raccroche au réel, quand toutes nos habitudes, tous nos codes sociaux sont bouleversés, puisque là, enfin, un espace de liberté se crée. C’est cet espace de liberté que les soignants cherchent à circonscrire.

« Vous n’êtes pas là pour vous faire des amis ».

Dire « Vous… », c’est vouloir nous priver de notre capacité à discerner et choisir notre entourage. C’est porter un discours extrêmement violent, bien plus large, qui dit « Vous n’êtes pas en état… » : Pas en état de se choisir des amis ou des alliés, pas en état de vivre une histoire d’amour, pas en état d’avoir des enfants, pas en état de trouver un travail ou une activité qui nous plaît, pas en état de s’impliquer auprès des autres, pas en état d’avoir une parole politique… Dire « Vous… », c’est envahir tous les espaces de nos vies, c’est, par la répétition et la multiplication, mettre des limites à notre identité, à notre intimité. Nous sommes à leurs yeux moins que des hommes, moins que des femmes. Il n’y a pas de paroles anodines à l’hôpital, surtout lorsqu’elle sont assenées avec une telle constance.

Si j’ai vécu des hospitalisations plutôt courtes, de quelques semaines, certains d’entre nous (sur)vivent au sein du même service pendant de long mois, parfois pendant des années, séparés dans leurs souffrances respectives. Quand le temps de l’hôpital s’étire, que la perspective d’une sortie est une idée floue ou un rêve que l’on n’ose plus nourrir pour soi, ne serait-il pas bénéfique pour tous de pouvoir profiter de vrais temps de partage et d’émulation ? Ne serait-ce pas là garder un lien avec la vie ? (1)

Sans tous ces petits échanges quotidiens, comment survivre ?

Ce que cette phrase à de terrible, c’est qu’elle vient bannir tout l’éventail des relations humaines. Elle sanctionne et exclu toutes les interactions. La parole et le contrôle psychiatrique viennent s’infiltrer partout. Une clope partagée, nos échanges de cigarettes et de cafés, le déroulement de nos promenades, toute tentative de faire ensemble. Sous le terme d’amitié, il y a le copinage, la solidarité, la connivence, l’intelligence collective, et aussi l’agitation, et la rébellion. Pour prévenir ces dernières à tout prix, on nous ampute de notre humanité.

Mes conseils pour naviguer dans ces contrées hostiles ?

D’abord, refuser cette injonction qui banni toutes formes de relations. Refuser d’être dépossédés de notre liberté à choisir nos compagnons. Refuser aussi que l’on nous considère incapables tant de former des liens sincères et authentiques, de nous soutenir les uns les autres, que de distinguer celui ou celle qui pourrait nous blesser. Refuser d’être infantilisés, déclarés inaptes à choisir à qui accorder sa confiance.

Refuser de croire que là, dans les murs, il n’y a qu’une foule dangereuse, prédatrice, manipulatrice. Nous ne sommes pas naïfs au point de croire être de petits agneaux au milieu des loups ! Nous avons bien plus à craindre de nos bergers.

Refuser que notre voix soit muselée, se réapproprier notre droit à dénoncer nos conditions d’hospitalisation inhumaines. Se trouver des alliés. S’il n’est pas possible de le faire dans les murs, se rejoindre au dehors, ne serait-ce que pour reconnaître nos douleurs.

Permettre que puisse fleurir, là, malgré tout, une amitié. Elle n’est, finalement, qu’aussi dangereuse ou inoffensive que toutes les autres. C’est vrai qu’il faut trouver la juste distance. Mais, en fin de compte, l’apprentissage de cette juste distance est exactement le même dans et hors les murs. Savoir se choisir les amitiés qui nous portent et nous entraînent vers le bien-être et un cheminement très humain, très commun.

Si je ne dois donner qu’un conseil : il est salutaire de toujours laisser à nos pairs, simplement, une porte ouverte.

À la folie,

Sarah

  1. Il ne serait pas totalement juste de dire que la psychiatrie est toujours opposée au partage d’expérience et au soutien entre patients, à l’instar des pratiques de certains hôpitaux de jour ou certains clubs. Mais dans les murs des services fermés, ces initiatives sont quasi-inexistantes. Des groupes de paroles encadrés par les soignants existent au sein de l’hôpital. Pour autant, dans un contexte d’hospitalisation en milieu fermé, la tenue, rare, de telles « assemblées », bien souvent dans les espaces communs à la vue de tous et sur un format de vingt minutes, ressemblent à de tristes mascarades. La parole y est régie et policée par les soignants, qui distribuent bons points et validité des propos. N’y sont permises ni critique de l’institution, ni propositions d’alternatives ou direction collective à donner aux soins et à l’organisation de la vie commune.

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