Les Gestes

Une fois n’est pas coutume, je vous propose une nouvelle, fortement inspirée de l’histoire familiale. J’espère qu’elle réussi à transmettre le mélange de tristesse et de tendresse que j’éprouve pour ma grand mère.

Elle pose le pied à terre. Tous les matins, la même impression de ne pas avoir fermé l’œil. Elle tire sur le cordon de la lampe de chevet. A côté, il ne dort pas, elle le sait très bien, mais pas un mouvement. Il faut enfiler les chaussons. Et la robe de chambre molletonnée. Elle éteint et traverse le couloir. Premier pas sur la moquette épaisse. Elle descend l’escalier accrochée à la rambarde. Passe aux toilettes. Elle ouvre les fenêtres, les volets, ferme les fenêtres dans un frisson. Elle économise ces gestes certains jours d’hiver. La maison est sombre quoiqu’il arrive. Et froide. Rien ne réchauffe ces gros murs. Elle sent la froideur dans ses os. Mardi 11 mai, dans 8 jours c’est l’anniversaire d’Yves. Son dos lui fait mal.

Elle attrape le paquet de café. La même marque au paquet rouge depuis toujours. Le filtre. Il faudra en acheter bientôt. Deux cuillers à soupe bien bombées, avec deux cuillers à café de chicorée. Elle branche la cafetière électrique. Le bruit qui coule. En prenant ses cachets, elle ne sais plus bien ce que le docteur a dit. Il y a la thyroïde, mais ce deuxième, là, elle ne se rappelle pas. Le docteur sait ce qu’il fait, va. De toutes façons, on fait aller. Si ce n’était ce corps douloureux. Elle sort le pain. C’est le pain de la veille. Elle va voir dans le garage s’il en reste dans le congélateur. Il faudra y aller tout à l’heure. Avant, il y avait le boulanger à quelques kilomètres dans le petit bourg. Maintenant, il faut aller en ville et elle n’ose plus toute seule. Elle sort le beurrier et la confiture de mûres. Il ne lui reste plus que trois pots. Quand le mûrier donnait, elle en avait pour toute l’année. C’était quand les gosses étaient gosses.

Elle ne l’attend plus maintenant, elle remplit son bol, mi-café mi-lait, et deux sucres, et deux tartines. Une fine couche de beurre et de la confiture. Pas trop de beurre, à cause des yeux dans le café, et puis c’est pas recommandé. Elle mâche doucement, ça égraine les minutes, même si les minutes de solitude le matin, elles ressemblent à toutes les autres. Elle met son bol, son couteau et sa cuiller dans la bassine à côté de l’évier. Ils attendront le soir. Le chauffe eau de la cuisine est cassé, une semaine déjà. La toilette du matin, brossage de dents, et le savon qui mousse sur le visage. Elle range son nécessaire sous l’évier et sors le sien.

Les pas feutrés sur la moquette là-haut. Elle a l’ouïe fine, elle entend tout quand il n’entend plus rien. Elle attrape le second bol, le pose sur la toile cirée. Un bonjour. Elle marmonne. C’est son tour. Mi-café mi-lait, et deux sucres.

Elle commence les poussières, elle fait celle du bas une fois par semaine. Elle a ses habitudes, bien occupée tous les jours. Ils n’ont pas grand chose, mais ça fait du travail. Elle est fatiguée de cette grande maison. Chez elle c’est propre, pas comme chez certains qu’elle a connu. Elle en a vu, des soues à cochons. La chaise bouge dans la cuisine. Elle parcourt tous les objets, elle se rappelle comment chacun d’entre eux est arrivé dans le buffet. La pendule et le vase bleu, elle y tient. On ne lui a jamais fait beaucoup de cadeaux. Elle pense que les gens trop gâtés sont des ingrats. Elle regarde les paquets de petits gâteaux en dessous des tasses pour le café, qui attendent. Elle vérifie bien les dates. Elle en sort un et le met sur la desserte. Un assortiment de sablés et de gaufrettes au chocolat qu’elle a eu pour Noël. C’est pour la prochaine visite, ils périment dans un mois. Les bruits de toilette. Hier, elle l’a aidé à se raser, demain il faudra recommencer, même si elle a moins confiance en ses mains. Ils attendent deux ou trois jours maintenant, et les petites coupures ne sont pas rares. Il ne râle pas trop pour ça. Il démarre le feu dans la cheminée, comme presque tous les jours maintenant. Même en été. Ça aide un peu avec l’humidité. Il sort quand la flambée est belle.

Le bol, le couteau et la cuiller dans la bassine. Un coup de balai dans la cuisine. Le dos quand elle se baisse pour ramasser les miettes et la poussière.

Le mardi, c’est long. Le mercredi, le vendredi, le week-end aussi. Le lundi, il y a les courses. Elle aime bien ça, elle fait durer en comparant tous les prix, en passant son regard sur chaque article. Elle détaille les rayons un à uns. Il va traîner au magasin de bricolage, ou boire une bière. Elle le sent si il a bu une bière. Du moment qu’elle a le temps de tout bien regarder tranquille. Elle s’attarde au blanc. Elle regarde les promotions. Souvent ce n’est pas intéressant. Elle prend un peu de viande d’avance, s’il y a des bon prix, parfois un gâteau quand il y a du monde à venir. Ou un surgelé, c’est plus pratique, ça lui fait un truc sous la main, au cas où. Pas beaucoup de monde et pas beaucoup d’occasions de toutes façons…

Le jeudi, il y a la belote, à la salle polyvalente avec les gens du club. Ils y allaient tous les deux, avant, mais il est insupportable, il lui fait honte avec des scènes. A part bouiner dans son jardin ou avec ses ferrailles… Ça fait du bien de voir toutes les têtes, d’avoir les nouvelles. S’ils n’habitaient pas loin de tout, elle pourrait voir les copines plus souvent.

Elle fait le tour du garde manger, dans l’arrière cuisine, et vérifie encore les dates. Elle met de côté des ananas au sirop qui n’en ont plus pour très longtemps. Elle fera un gâteau pour Yves, avec du caramel, il emmènera ce qui reste pour chez lui. Il vient toujours chercher ses étrennes, il appellera bientôt. Et Noémie aussi. Elle viendra bientôt avec son mari et les enfants Les autres, les étrennes, ça ne les intéresse même plus. Des ananas, et des Chamonix, ils les ouvriront ensemble peut-être.

Il est 10h, dans un moment elle commencera à préparer le repas du midi. Elle ne sais plus si le facteur est passé hier, elle n’arrive plus à mémoriser. Elle note tout et elle garde tout dans l’agenda sur le frigo. Elle regarde la petite fiche que la poste leur a donné. C’est écrit qu’ils doivent passer. Avant le facteur passait tous les jours. C’était une factrice, gentille. Avec un coup de klaxon, toujours un petit mot, parfois un café. Maintenant c’est des nouvelles têtes. Et puis c’est embêtant pour le journal. Parce que c’est important de savoir ceux qui partent. Et puis lui ça l’occupe même s’il radote les nouvelles.

La porte. Il amène un seau de petits pois. Il en fait toujours trop. Un jardin comme si on était six. C’est pas lui qui écosse, qui épluche, qui pèle… Elle retarde le moment de s’y coller en pestant, mais l’ennui la rattrape. Ça occupe bien, les gestes qui se répètent, on perd le fil. Les pois remplissent un grand saladier. Elle en passe la moitié dans du beurre, avec un oignon coupé fin, et les recouvre d’eau. Il y aura des patates aussi. L’autre moitié c’est pour le congélateur, dont elle sort deux côtes de porc. Elle les met sur un plat, et les place près de la cheminée. Lui, il lit le journal du week-end dans le canapé.

A midi, ou même quelques minutes avant, ils passent à table. Dans la cuisine, la grande table, c’est quand il y a du monde. La cuisine c’est pour tous les jours. Elle aime les petits pois bien cuits. Il les trouve trop cuits, mais il n’est jamais content, elle devrait faire des briques à la sauce cailloux. Ce sont ses côtes qui sont trop cuites, et sèches. A chaque fois elle lui dit de faire attention.

Le repas commence sur les nouvelles, et se poursuit en silence, à cause des disputes. Il est redevenu comme au début, pire même.

Elle réchauffe le café dans la casserole. La vaisselle sale trouve sa place près de l’évier.

Ils se préparent pour aller chercher le pain. Elle met toujours un foulard, à cause des courants d’air. Elle lui dit de changer de pantalon pour sortir. Il est long, c’est impossible de lui trouver des vêtements. Fermer la porte, ouvrir le portail, fermer le portail, comme si quelqu’un allait venir jusque là. Se garer. Il a toujours été difficile pour se garer. Il faut de la place, et de l’ombre. Elle est fatiguée. Elle prend le même pain que d’habitude. Le boulanger va bientôt partir. Pas de remplaçant pour l’instant. Il faudra aller à l’autre, la bleue, où le pain est moins bon. Et puis la boulangère pas très aimable. Il sont vite rentrés.

Il part à la pêche comme il fait beau. Avant il y allait avec Jean, mais il n’est plus là. Il ne ramène jamais rien de toute façon. Elle n’aime pas trop le poisson. Le jardin, la pêche et les ferrailles, et elle qui n’existe pas. Au moins il ne va pas au troquet, ou pas trop souvent. Elle le saurait de toutes façons. Et le chauffe eau qui est cassé.

Elle prépare la soupe pour le soir. Les carottes, l’oignon, deux patates, quelques tomates. Doucement, pour que ça se tire.

Le moment où elle n’a rien à faire arrive. Elle pianote des doigts sur la table de la cuisine. Elle parcourt pour la énième fois la pile de courrier, vérifie que tout est à jour. Elle parcourt aussi l’agenda, son rendez vous chez le médecin vendredi. Elle tourne les pages, avec toutes les visites qu’elle a toutes bien notées, parsemées au fil des mois passés. Il y a belle lurette qu’elle n’intéresse plus personne. Eric surtout, le fils, lui manque. Il n’y a pas si longtemps il venait toutes les semaines. Elle, elle n’a jamais pu la supporter. Sa belle-fille ne l’a jamais aimé, alors qu’elle n’a jamais rien dit. Si elle disait ce qu’elle en pense, à elle et eux tous. Mais elle se tait, elle supporte. Elle en a plein le dos, mais elle a toujours supporté. Et la fille qui ne leur a pas parlé non plus pendant de longues années. Maintenant c’est redevenu comme avant, et puis elle habite moins loin, c’est plus pratique. C’est pas facile, les enfants. C’est pas une vie.

Elle se regarde dans le petit miroir près de la porte, où il y a la lumière. Les tâches plus nombreuses sur son front. De toutes façons elle n’a jamais été très jolie. Une grande perche. Ses cheveux qui n’ont pas vu le coiffeur depuis longtemps. Il y a du blanc, du roux, du gris, encore du blanc. Blanc-jaune. Elle ne voit plus grand monde, au moins on ne jette pas l’argent par les fenêtres. Pas comme eux tous, à recevoir, à toujours sortir, à acheter tout et n’importe quoi, des cigarettes, comme si ça poussait sur les arbres. Et puis ça pleure quand il y en a plus.

Le temps traîne. Plus de balades. Elle regrette l’avant, avant la maison. L’appartement près de l’université, dans cette grande ville dont elle connaît tous les noms de rue. Elle n’y retourne presque jamais, il faut prendre un bus, c’est long. Et puis elle a mal aux pieds, et au dos. Et rien d’intéressant dans les magasins, que de la camelote. Elle ne profite plus bien.

Il y a des endroits qu’elle ne reconnaît plus, tout à tellement changé. Elle regrette l’appartement, l’agitation, les voisins que l’on croise, les services rendus, les cafés et les intrigues. Et puis les ménages, ou le téléphone chez le docteur. Travailler avec les heures qui passent plus vite. Voir plus de monde. Cette maison est coupée de tout, les enfants étaient déjà grands quand on s’est installés, ils sont vite partis. Il y a bien eu les enfants à garder, des enfants de pas de chance, elle s’en occupait bien, mais c’est comme les autres, plus de nouvelles. Et il n’y a plus de chat non plus. Quand le dernier est mort, il n’y a pas eu de suivant. Ça manque. Ça fait une présence.

Elle regrette ses mains. Elle en a fait, des pulls et des pulls, à lui, aux enfants, des cadeaux. Elle aimait ça, et puis elle était douée, bien régulière et rapide et tout. Elle tricotait en chantant, des chansons des champs, et des comptines. C’était quand il y avait encore des petits. Ses mains sont douloureuses et sa voix est raillée.

Elle fait un tour de jardin. Se rappelle des fleurs partout. Elle a du mal à garder ses roses. Sauf le Ronsard, près du garage, toujours fier. Il y aura encore des pêches. Des pêches et des coings. Elle se demande s’ils feront des tulipes l’année prochaine. Le cerisier ne donne plus et l’eau de l’étang est sale.

Elle l’attrape quand il rentre de la pêche, elle a besoin qu’on lui lave les cheveux. Même à l’eau froide elle préfère l’évier de la cuisine. Elle n’aime pas l’eau trop chaude sur sa tête. Et puis lever les bras lui fait mal. Quand même, l’eau glacée qui dégouline dans le cou quand elle se redresse. Il faut qu’il s’occupe du chauffe-eau.

Il s’ouvre une bière. Elle doit faire attention à tout, mais des sous pour les bières, il y en a toujours. Il la boit sur le banc dehors. Il fait encore chaud. L’été sera moche, c’est sûr.

Enfin 17h, elle s’installe pour les jeux du soir. Avant il y avait toujours un chat pour arriver quand enfin elle s’asseyait dans le fauteuil. Elle les aime les animaux, c’est pas ingrat comme les hommes. Des chiffres et des lettres, et question pour un champion. Elle est contente quand elle a la réponse avant les candidats. Ses mains triturent un mouchoir, elles ne savent pas se reposer, elles tricotent toujours. Pendant les publicités, elle regarde les objets sur la commodes, les rares cadeaux, les rares choses qu’elle aime. Et puis le canevas, celui de la fille qui pleure, toujours là, triste sur le mur. Elle a les yeux humides aussi comme souvent mais elle ne laisse jamais couler.

A 19h ils soupent. Et puis la vaisselle. Sa méthode n’a pas changé. Elle aime bien le produit qui mousse, et les assiettes et les verres étincelants. Elle prend soin du peu de vaisselle qu’elle a. Parfois il l’aide en essuyant, mais ce soir il est reparti dans son garage. Puis la toilette du soir, puis les volets. Elle soupire car la journée est faite. Le journal, sur la une. Il grogne comme toujours, avec ses idées d’hier. Ils commencent un téléfilm, mais il ronfle bientôt sur le canapé, elle le pousse pour qu’il se couche. L’année dernière, quand il était malade, il dormait tout le temps. Maintenant elle se dit que si elle part la première il ne saura pas se débrouiller, c’est sûr.

Elle attend un peu avant de monter. Elle pense au téléphone qui n’a pas sonné. Bientôt elle ira s’allonger. Fatiguée de tout ce qui ne cesse de recommencer.

Elle sursaute à la première sonnerie. Son dos. Elle traîne les pieds. Là, là, j’arrive. Qui ça peut bien être à cette heure.

Elle décroche le téléphone, de ses doigts toujours douloureux. Et elle attend.

« Mamie ? ».

À toutes les folies,

Sarah

Sarah

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