Mme Hirondelle.

Printemps 2012, première hospitalisation sous contrainte, service fermé. Pour inaugurer cette série « HP Photos », j’ai choisi de partager une expérience légère, sinon drôle, où je suis l’arroseur arrosé.

Les jours sont longs, très longs, à l’hôpital, rythmés seulement par les différentes ingurgitations : médicaments, repas, parole des soignants. L’état de vacuité total dans lequel nous évoluons est angoissant, enveloppant et terrifiant.

Très vite, sortie de la cage d’isolement et libre de m’ébattre dans les lieux qui me sont autorisés, à savoir ma chambre, le couloir, la pièce commune, la salle télé, la salle de sport et le fumoir, je fais le tour du propriétaire et de mes options pour tuer ce foutu temps.

Je fume, le plus possible au vu de mes cigarettes autorisées, mais il est insupportable de rester dans cette odeur immonde, et le briquet mural me rend acide. Ce briquet, je n’en avait jamais vu. C’est un boîtier dont il faut presser le bouton pour actionner le bouton chauffant, un petit rond de la taille d’une clope et ensuite venir poser le bout de sa clope en têtant fort pour l’allumer. La lucarne grillagée, seule arrivée d’air frais du service, tableau de sapins de 20 cm sur 40 me rend encore plus acide. Je n’aime pas la télé, et encore moins partager une télé à 25. L’espoir se réduit encore quand je découvre la salle de sport. La table de ping pong est cassée, elle ne remplit plus sa fonction « joueur solo ». Personne ne veut jouer, sauf N., infirmier, qui m’offre 3 min de son précieux temps. Le vélo d’intérieur est bloqué sur la vitesse la plus dure. Dans ma chambre, il n’y a rien. Personne ne m’a encore approvisionné en nourriture. Ni livre, ni magazine, ni chocolat. Mon mp3 se meurt, confisqué par les infirmiers, au cas où les écouteurs décideraient de faire le tour de mon cou et tirer.

Ce premier jour hors de la première cage, je constate que mon seul exutoire sera la bibliothèque de la salle commune. Et quelle bibliothèque !

Le mille bornes, le scrabble et le jeu de cartes sont incomplets. J’ai compté. Chacun. Deux fois. Les pages jeux et horoscope des magazines télé ont occupé quelqu’un d’autre. Les livres sont… Les livres sont vieux. Ils étaient déjà vieux à leur sortie. Ils manque des pages. Je cherche, mais il n’y en a qu’un qui m’attire. Une compilation de textes de Philippe Bouvard. Je l’emmène dans ma chambre, tel un trésor. En passant devant leur bureau, je me plains aux infirmiers de la nullité de la bibliothèque, et de l’absence de possibilité de s’occuper. Haussement d’épaules.

Je prends mon temps, avec Bouvard. Je lis petit bout par petit bout. Et surtout, je scotche. Je scotche sur un texte, et je le copie, je le recopie, je le re-re-recopie parce qu’il raisonne dans l’odeur d’excréments recouverte de gel hydroalcoolique qui m’entoure. Je n’y résiste pas :

« Hypocrites mes frères, je n’ai d’autre droit de prendre la parole en notre nom à tous que celui que me confèrent une longue pratique de notre discipline commune et quelques sursauts de révolte vite étouffés. Et c’est en cela sans doute que j’ai encore moins d’excuses que vous. Affligé par la nature d’un caractère que l’on dit difficile, ayant eu la chance de faire passer pendant vingt cinq ans des défauts caractériels graves pour des qualités professionnelles, étant autorisé par mes employeurs à œuvrer dans la pâte feuilletée de la mauvaise humeur permanente, de la causticité endémique, de la boutade passive et de l’interview agressive, j’aurai pu être – j’aurai dû être – l’exception qui confirme la règle, la bonne conscience d’un pays de menteurs, le rachat d’une société de vendus. » (1.)

Ma bible, pendant au moins quatre jours.

Au cinquième jour, même constat, même désespoir, l’ennui me tue.

La bibliothèque est sinistre, mais surtout, pour mon esprit qui a l’emballement méthodique, très, très, très mal rangée. Je place de grandes attentes dans le rangement alphabétique de ces ouvrages surannés. Par petit bouts je m’attèle à ma nouvelle mission divine.

Par petit bouts, sur la journée, entre les médocs, les repas, et la parole des soignants, je fais des piles, j’alphabétise.

Le soir, je m’endors satisfaite, j’ai l’impression d’avoir œuvré au bien commun de notre collectif d’oisifs. Les bouquins ne sont toujours pas bandants, mais au moins, ils sont classés par auteur.

Le lendemain, je me lève et la matinée se passe à zoner, parce que j’ai pris le pli, mais aussi parce que, je ne sais pour quelle raison, les deux premières heures du jour à l’ombre, sont plutôt actives. Il faut manger, il faut gober, il faut se laver, il faut ranger pour gagner des points, ce qui, je crois, pourrait peut-être rapprocher la sortie. Je remplis mes obligations, je quémande une clope, je briquet mural, je consume, et je suis enfin prête à aller admirer mon œuvre, peut-être même à faire une infidélité à Philippe.

Mais là, ô rage, ô désespoir, tout mon travail est foutu en l’air. Agatha Christie, déjà amputée de nombreuses pages copine avec les Arlequins, PPDA boit un coup avec le mille borne et Philippe gît par terre. Je suis complètement bouleversée, au point que, pour la première fois, je me demande si je suis vraiment devenue folle. Ai-je rangé la bibliothèque, ai-je rêvé avoir rangé ?

Je ne fais part de mon désarroi à personne, je n’ai plus confiance en moi.

Je recommence, soigneusement, méticuleusement. Et le soir je demande à un infirmier de venir constater que la bibliothèque est bien rangée, parfaitement, par ordre alphabétique. Il me répond comme si j’étais toquée, comme s’il s’en foutait aussi, mais il acquiesce : « Oui, oui, c’est bien ». Tant que je l’ai sous la main je lui demande aussi « Pourquoi on n’a que des livres de m…, euh, nuls. », ce à quoi il répond « C’est des dons. », parce qu’il compte ses syllabes. Il n’a pas le temps. Sûrement des indésirables délestés par une bibliothèque municipale.

Cette fois ci, je vais vérifier que tout est en ordre, dès le réveil. RAS. Ouf, je ne suis pas si folle. Je prends part au lent ballet du matin. Gober, manger, se laver, ranger. Quémander une cigarette, fumer. Je reste même un peu gentiment dans ma chambre, puisque ça aussi, ça fait partie des règles du jeu, paraît-il.

Quand j’arrive dans la salle commune pour manger le midi, je vis un nouveau drame. Carnage dans les étagères. Qui ? Je sonde mes camarades qui choisissent de m’ignorer, et l’aide soignant me sers mon saucisson à l’ail accompagné d’un « C’est comme ça, c’est une pièce commune. » qui m’amène au bord des larmes.

Est-ce que je prends toute cette histoire trop à cœur ? Peut-être, sûrement. J’ai juste besoin de me sentir exister, je me raccroche à ce que je peux ! Et puis, j’ai du mal à imaginer aucun d’entre nous s’amuser par méchanceté à détruire mon dur labeur. Peut-être les soignants ? Un test, comme le reste ?

Ma situation a un peu changé, déjà, en quelque jours. Mes parents ont laissé un cahier, des sapes et du chocolat, et des amies (qui n’ont eu le droit ni de passer la porte d’entrée, ni de me parler à travers la porte) ont déposé des magazines, une jolie carte et d’autres chocolats. Je peux enfin lire mon horoscope, me baffrer de sucre et compatir des malheurs des célébrités. Je pense à la bibliothèque avec moins d’intensité.

Je porte mon attention sur autre chose. Sur les règles du jeu. Sur les violences des soignants, plus insidieuses mais non moins douloureuses. Et puis sur la rage dans toute mes cellules, le diagnostique est posé. Je dois ressembler à un poisson hors de l’eau qui attrape ses dernières bouffées en enterrant ses qualités de nageur valide.

Je porte mon attention sur les autres aussi. Sur leurs pas qui traînent.

Mme Hirondelle passe. PATATRAS ! Le bruit me sors de ma torpeur. L’hirondelle ramasse un à un une dizaine de bouquins. Et continue sa course indolente vers la salle commune.

Je la suis et, telle le meilleur des détectives, je confonds enfin la coupable ! Nonchalamment, elle pose ou elle le peut ses trésors, et en attrape une nouvelle volée.Je suis un peu hébétée. Enfin, je tiens la criminelle, celle à qui j’ai rêvé maintes fois de faire la peau, et je me sens vide de toute agressivité.

L’hirondelle à l’âge de mes grands-mères, toute petite et toute bossue. Elle ne parle pas. Elle à le sourire un peu à l’envers. Elle est là depuis beaucoup plus longtemps que moi, et probablement me verra partir. Probablement, aussi, se verra-t-elle partir ici, dans ces murs glauques. Elle a la préséance de l’ancienneté, elle a dû tuer beaucoup, beaucoup, beaucoup plus d’ennui que moi.

Alors je la regarde faire, quand elle passe devant moi.

Un jour je la suis jusque devant sa chambre, et je souris émue, en découvrant ses étagères qui débordent de bouquins et de magazines.

Chaque jour elle continue d’entasser. Elle n’a pas vraiment envie de me parler. Profitant d’un voyage les bras chargés vers la bibliothèque pour ranger, probablement à la demande des soignants, et elle en attrape de nouveaux. Toujours plus, pour se rassurer de les avoir tous là, disponibles. Elle doit beaucoup les aimer. C’est aussi peut-être sa manière de résister, de rendre la chambre austère vivante, de rendre le temps utile, utile au moins de mettre un peu de baume sur les plaies.

Nous sommes, en quelque sorte et pour un temps, les gardiennes des mots, qui ont autant besoin d’être rangés que mélangés. Rangés et mélangés de ne pas pouvoir être lus, dits, criés, partagés.

Nos besoins impérieux de nous occuper se sont heurtés et je me suis inclinée. Mme Hirondelle est notre bibliothécaire facétieuse, et si elle pense que déranger nous oblige à chercher, à creuser pour dénicher nos lectures, qui-suis-je pour la contredire ?

À la folie,

Sarah

  1. Tous des hypocrites, sauf vous et moi, Philippe Bouvard, Albin Michel 1979.

2 réflexions au sujet de « Mme Hirondelle. »

  1. Très bon article, pour moi, expérience similaire autour du puzzle de la salle commune. Il représentait un coucher de soleil rose putassier, avec la Tour Eiffel et des cœurs naïfs tout autour.
    Lorsque je suis tombée dessus la première fois, j’étais très contente et j’ai passé aussi du temps à tuer l’ennui en assemblant les pièces.
    Heureuse d’avoir un projet de taille, j’y suis retournée le lendemain avec l’envie d’aller plus loin voir de le finir ou de comptabiliser les pièces manquantes (Compter devient quelque chose de plaisant dans ces moments difficiles) et que vois-je ? Quelqu’un avait détruit le puzzle. Choquée, attristée, frappée par l’incompréhension, j’ai zoné un peu plus.
    Heureusement, pas déconfite, je me suis mise assez rapidement au Scrabble avec d’autres résidents car dans mon cas, personne n’a eu l’indécence de nous déconseiller de se faire des amis.
    Super initiative de faire ce blog, ça fait tant de temps que je souhaite écrire moi aussi mais je ne m’y mets pas. Bravo, continue !

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    1. Merci Catherine, tes encouragements font chaud au coeur! Et oui, compter, compter, les minutes, les pas, les écailles de la peinture… Peut-être que ton envie d’écrire s’épanouira comme la mienne: à petits pas!

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