Le temps

Au cœur de la tourmente, quand tous nos repères sont bouleversés, quand notre identité a éclaté en mille morceaux aux visages inconnus, quand nous survivons dans les murs de l’HP, assommés de chimie et quand aucun espoir n’est en vue, il y a fort à parier que la première envie est d’étrangler celui ou celle qui ose nous dire « Ça va aller, laisse faire le temps. ».

Et pourtant.

Mon monde explose au printemps 2012. L’explosion est suivie d’un an d’une première dépression abyssale. Les trois premières années après l’apparition de mes états extraordinaires sont chaotiques, entre dépressions, épisodes maniaques et HP. Tous les aspects de ma vie sont impactés : incapacité à travailler, vie sociale proche du néant, libido et vie amoureuse à l’arrêt, précarité…

Je renais à la vie petit à petit, par paliers, avec de fréquentes chutes et de fréquents « retours à la case départ ». Je récupère, perds à nouveau… La progression n’a rien de linéaire pourtant, j’avance, je progresse. En 2016, enfin, je fonctionne assez pour vivre une vie qui vaut la peine d’être vécue. En tout cas assez souvent.

Quatre ans ! Quatre ans faits de souffrances, de toubibs, de brouillard, d’absence d’envie, et, aussi, d’absence de vie. Quatre ans où il était souvent difficile de croire les voix qui me disaient que j’allais « y arriver ». Et pourtant, d’abord insidieusement, puis de manière de plus en plus claire, j’allais mieux, j’allais de mieux en mieux, de plus en plus souvent. Ces quatre ans m’ont éloignée, pour de bon, de la mort.

Et les quatre ans qui ont suivi m’ont ramenée pour de bon dans la vie. Ils m’ont rendu tous les territoires que j’avais perdu : la confiance en moi, l’ensemble de mes facultés cognitives, l’énergie, le désir, l’amitié, l’amour, le sexe, ma capacité à travailler, à m’engager, à me projeter…

Quand on est au plus fort de la douleur, de telles échelles de temps n’ont rien de rassurant. Si j’étais acide lorsqu’on me disait « Ça va aller, laisse faire le temps », en 2012, mais aussi à chaque rechute, semaines crispées ou semaines d’HP dans les mois et les années qui ont suivi, c’est parce que j’étais prise au piège d’un labyrinthe terrifiant. Même si je pouvais intellectualiser des verrous à forcer, et qu’assez vite j’avais bien en tête le manuel théorique du parfait rétablissement, j’étais dans le labyrinthe, pieds et mains liées, le cerveau broyé. Mon cœur n’assurait plus que sa fonction biologique. Je ne voyais pas bien comment le temps pouvait être de mon côté quand les mêmes jours blêmes se succédaient.

Ce n’est pas le temps, seul, qui nous soigne, c’est chaque petit pas que nous faisons pour prendre soin de nous.

J’avance dans la vie avec la profonde croyance que le plus grand obstacle entre mes rêves et moi, ce n’est pas la bipolarité, ce ne sont pas les psychiatres, ce ne sont pas les médicaments. Ma plus grande ennemie, c’est moi-même. Cette conscience de ne pas être victime mais bien actrice de ma vie a toujours été présente en mois. Elle a été au début la source d’une immense culpabilité : je sais qu’il ne tient qu’à moi de changer, mais je n’y arrive pas, je n’en ai pas la force.

Cette culpabilité s’est transformé au fil des mois en choix : je suis en fait ma plus grande alliée et je construis mon amour-propre, de façon qu’il soit inconditionnel. Je ne laisse plus « le temps au temps », je suis résolue à prendre le temps, à prendre soin de moi. Alors, chaque effort, chaque décision, chaque victoire, chaque promesse que je tiens me rendent fière. J’apprends aussi à me traiter avec douceur et compassion, pour ne pas me désintégrer à chaque nouvel orage.

Dans mon parcours de rétablissement, un autre facteur à été déterminant : Je ne me perçois pas comme un être figé. Je peux être celle que je souhaite, même si cela veut dire couper les ponts avec un trait de caractère ou un mode de pensée qui m’a accompagné de longues années.

Je ne suis plus la jeune femme presque morte de l’été 2012. Je ne suis plus la jeune femme coupée du monde par la dépression abyssale qui a suivi. Je ne suis plus celle à qui la vie n’avait rien à offrir, dont l’horizon était dépourvu d’opportunité, poignardée chaque jour par la solitude la plus crue.

Entre cette jeune femme là et celle que je suis aujourd’hui, il y a une vaste foule. Une vaste foule, une mutation perpétuelle dont le moteur à été la croyance, d’abord enfouie, puis balbutiante, et maintenant inébranlable, que la vie a des cadeaux infinis à m’offrir.

Je me suis souvent posée cette question : Qu’est-ce qui m’a maintenu en vie, dans la dépression, quand tout n’était qu’une insupportable douleur, une peine sourde de chaque instant ? Même là, dans l’horreur, la vie, ou l’élan vital en moi continuait de s’exprimer. Il m’était le plus souvent invisible, se manifestant seulement dans les mouvements de ma cage thoracique. À deux reprises, l’élan m’a totalement quitté, et pourtant un sursaut m’a sauvée d’un passage à l’acte. Mais il s’est aussi manifesté de manière grandiose. Un peu avant Noël 2012 par exemple, au creux de la dépression et d’un long désert de créativité enterrée, je réalisais une série de dessins saturés de couleurs pour ma famille. L’illustration de l’article est l’un d’entre eux. Ces dessins ont été des phares.

C’est cet élan vital, cette voix interne qu’il faut poursuivre, qu’il faut développer, pour se reconstruire jour après jour, avec patience et persévérance. Introduire du neuf et laisser partir l’ancien prend du temps, de même que d’acquérir une nouvelle habitude, de transformer une relation, de faire le deuil d’une amitié, de demander et trouver de l’aide… Cette quête s’inscrit dans un temps plus ou moins, mais souvent, long. Une quête faite de petit pas, de pas de côté, de retour en arrière mais aussi de bond de géant, où les erreurs nous apprennent souvent plus que les succès.

Entre cette jeune femme de 2012 et moi, il y a un monde. Je n’ai jamais été aussi durablement sereine et consciente du bonheur simple de respirer chaque jour que ces deux dernières années. Je travaille chaque jour à poursuivre mes rêves, et ce chemin est fait de belles surprises et de découvertes, sur moi-même et sur le monde.

Le travail a été colossal. Il m’a fallut laisser partir nombre de certitudes, apprendre à m’écouter, apprendre à gérer l’inconfort, à lâcher prise, à prendre des risques, à oser rêver… Il m’a fallut aussi mieux m’entourer, soigner certaines relations et en laisser mourir d’autres. Il m’a fallut prendre soin de moi et de mon corps, de mon hygiène de vie, de mes rythmes… Il m’a fallut construire une connaissance solide de mes états extraordinaires, de leur construction…

Celle que je suis aujourd’hui n’a rien à envier à la Sarah d’avant 2012. J’avance dans la vie beaucoup mieux équipée que le bulldozer que j’étais avant l’explosion ! Celle que je suis aujourd’hui à encore, et aura toujours beaucoup à apprendre. Comment, par exemple, déconstruire la belle carapace qui m’a tant aidé, et qui aujourd’hui souvent me retient ?

Aujourd’hui, j’éprouve une gratitude immense pour ma famille et mes amis, pour toutes celles et tous ceux qui m’ont encouragé, tous ceux qui ont choisi de m’offrir l’assurance que j’allais récupérer, me rétablir, et mener une vie que j’aime. Je remercie tous ceux qui m’ont dit qu’avec le temps le ciel allait s’éclaircir, en des moments où rien d’autre que leur amour et leur foi en moi ne pouvait guider leurs mots. Ils sont venus combler ce que je ne pouvais plus voir, plus croire.

Je souhaite conclure en m’adressant à toi. À toi qui souffres, à toi qui es perdu, à toi qui combats un monstre, à toi qui peine à reprendre pied.

Je veux te dire que seul le temps te permettra de contempler tout le chemin parcouru. Je veux te dire que ça va aller, que tu vas te recomposer, que tu seras plus fort, plus forte. Sois sûr que chaque petit pas est important, et qu’il est normal de ne pas toujours y arriver. Je veux te dire que le chemin sera bientôt moins escarpé. N’hésite pas à demander de l’aide, tu as besoin d’être bien entouré. N’ai pas peur de laisser ce qui te fait du mal, ce qui te freine, surtout, n’ai pas peur de changer. Je t’invite à célébrer chaque victoire, même infime. Je t’invite à savourer chaque petit bonheur, à les reconnaître dans chaque journée.

J’ai confiance en toi, tu es ton meilleur allié, ta meilleure amie.

J’en suis sûre, le futur toi n’aura rien a envier à celui de 2020.

À la folie,

Sarah

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