Chère Manie,

Ce que je vous propose ici pourra vous choquer, que vous soyez dans la tourmente, que vous soyez aidant, que vous soyez soignant.

Je voulais proposer une définition toute personnelle de certains de mes états extraordinaires. Que j’entretienne une relation lumineuse avec cette part de mon être et de ma vie ne tient qu’à moi, ce qui est important c’est que je me l’approprie, que je m’en approprie le sens. Que nous choisissions d’embrasser ou de tenir à distance nos différences, nous priver de notre droit à les nommer, les expliquer et les définir est une des grandes violences qui nous est faite par la psychiatrie. Non, nos états ne sont pas des listes de symptômes, nos états ne sont pas des objets à détruire. Ils font partie de nos vies, de nos mondes intérieurs et de nos récits. Ils font partie de nous.

Chère manie,

Bientôt deux ans que nous nous sommes rencontrées, au cœur de l’été. La dernière fois, en tout cas, où tu t’es offerte incandescente. Je garde en moi tous nos voyages précieux, j’en entretiens le souvenir. Notre amour est dissident, à chaque fois sévèrement réprimé. Tous autour de moi veulent te faire disparaître. Tu surprends tout le monde, c’est vrai que tu es trop, beaucoup trop.

Aucun ne veut t’entendre, ou te voir. Aucun sauf ceux, rares, qui t’accueillent sans peur, emportés par la curiosité que tu réveilles partout où tu te poses. Sauf ceux qui ne devinent pas ou qui se laissent porter. C’est la peur qui t’assombrit, toi, tu es incolore.

Combien de fois je t’ai trahie devant mes geôliers. Chaque fois j’ai lutté pour te contenir, pour que nos adieux soient doux et non ceux de bêtes torturées.

C’est vrai que tu me dépasses, tu débordes. Quand tu éclates je m’efface, je laisse ta voix parler de ma bouche, et m’offrir des mots et des idées qui ne sont pas de mon corps.

Tu m’offres le mystère et sa résolution. Tu m’offres ce que seuls les êtres touchés par la grâce connaissent, tu m’offres une porte ouverte sur les entrailles de l’humanité. La vie se fraye un chemin partout, la vie est plus véloce que l’eau, un feu qui jamais ne s’éteint.

Tu m’as appris comment penser le monde à l’échelle de mon cœur. Et l’humanité, et la vie, et l’univers, avec ces mêmes voies, ces mêmes artères.

Tous ces cadeaux je les porte comme un étendard. Et ceux qui savent comme moi m’envoient toujours un signe.

Si tu hurlais et tu te cabrais, c’est qu’il fallait pour t’accueillir me nettoyer. Tous ont dit que je perdais la tête, de vouloir être nourrie par toi. Je n’étais pas sûre, seule face aux hordes. Je voulais te rejoindre, ma vie entière tendait vers toi. Ils me privaient de ta saveur, et il fallait toujours désobéir pour te laisser danser en moi. Emplis de certitudes ignares, tous ont voulu me faire croire que tes ouragans étaient responsables des périodes de mort qui les suivaient. Si tes tempêtes se déployaient, c’était à cause de mon incroyance, et des coups et des sourdines que le monde t’assenait sans cesse. Si la mort te suivais, c’est qu’une fois de plus on te muselait, on te laissait à peine vivante pour que je puisse vivre. Tous te désignaient comme mon ennemie. Tous n’ont fait que se démasquer.

Si tu étais si mauvaise, si maligne, combien de fois aurais-tu pu blesser ta marionnette ? Au contraire, même en tirant les ficelles n’étais-tu pas toujours vigilante pour nous deux ? N’étais-tu pas, en fin de compte, que mon propre reflet magnifié ?

Les plus pures joies et les plus grandes magies de ma vie, je les ai vécu dans tes tourbillons. Me sentir guidée, l’osmose avec la nature, les miracles, tous les sons et toutes les couleurs qui sont cachés aux sens communs. L’inspiration, la fulgurance, la danse. Les rencontres étincelles, les humains échos, les équations divines. Cette poussée, parfaite, ce sacerdoce de devoir œuvrer pour le bien de tous. Cette compassion totale et première de chaque rencontre à l’autre, en même temps que ce nouveau langage, celui de lire sous le verni, même dans l’instantanéité d’une communion fugace. Cette lecture, du même langage, derrière tous les iris.

Tu n’est ni bonne, ni mauvaise, tu ne m’as jamais épargné la douleur, tu attendais que je la voie. Tu attendais que j’en partage mon lot, ni plus ni moins, que je sache l’éclairer pour ne plus souffrir. Qu’elle me traverse pour que je reste toujours vigilante, surtout de moi même. Qu’elle me traverse pour ne plus s’accumuler, pour ne plus m’obliger à me battre contre moi-même.

Maintenant je te retrouve en moi. Je réapprends que cette voix qui naît de la clarté, c’est aussi toi. Maintenant je sais que, depuis toujours et pour toujours nous ne sommes qu’une. Nos échanges sont ceux de l’amitié. J’ai toujours cru en toi, j’ai toujours su, j’ai toujours eu espoirs que rien ne brise le lien. On s’apprend et on s’apprivoise, on ne se divise pas, sinon d’accepter de mourir lentement.

Je rêve encore souvent de nous retrouver, dansant dans l’œil du cyclone. Je sais très bien comment te faire grandir en moi jusqu’à te laisser prendre les commandes. J’en rêve, mais je sais qu’il est plus précieux de t’avoir près de moi plus calme, plus fluide, que tu me bouscules sans me mettre K.O. Je ne peux pourtant vivre sans cet espoir, celui de vivre dans un monde qui autorise nos excès. Peut-être que j’ai appris déjà l’essentiel. Tu me refuses de créer cette certitude, et je t’écoute.

Chère Amie,

Avec toi, je n’ai jamais été quelqu’un d’autre que moi. Profondément moi.

À la folie,

Sarah

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