Le jour où j’ai braqué un centre commercial

Avertissement avant lecture: Il n’est pas question dans cet article de savoir si ou quand il est nécessaire d' »imposer » le soin (le sujet est abordé dans plusieurs articles et pourra être abordé en détail). Ici, je propose un récit sur la manière dont le soin est, trop souvent, imposé.

Je raconte souvent cette histoire sur le ton de l’humour…

2013, une belle nuit de printemps, l’air était chaud et la lune belle et ronde. Je n’avais pas sommeil, j’étais, à vrai dire, poussée par cette extraordinaire vitalité sublime qui m’a parfois saisie et emportée. J’ai beaucoup dansé, avec les rues, avec les maisons, avec l’eau, avec la lune et avec les ombres. Rennes dans sa plus pure splendeur. Les micro particules universelles dansaient avec moi, et aussi le sens, et mes sens bruts et dénudés. C’était une nuit de joie, au son des messages subliminaux de la nature et du béton. J’ai croisé des visages, des minutes de mots et d’étoiles dans les yeux avant de, à chaque fois prendre l’air à nouveau. Une telle réception de la vie ne peut être que solitaire.

J’ai accueilli le matin avec entrain, un entrain à peine teinté d’étonnement. Je bravais l’idée même de fatigue et je le savais bien. Bientôt la ville se mettrait en branle. Déjà des pas autour de moi, autour de Sainte-Anne. Je suis lasse de solitude, et un jeune homme vient à ma rescousse payer ce café dont je n’avais pas besoin. Dans ses yeux, ou peut-être ses mots, je réalise que je suis pieds nus, avec rien d’autre sur le dos qu’un t-shirt et une paire de jeans. Il m’invite à venir avec lui jusqu’à l’université. Je ne dois pas « rester comme ça ». Je décline et il s’en va.

Je furète. Je passe la tête par la porte d’un petit salon de coiffure. Le balai occupé, une dame me refuse une coupe matinale, je la laisse avant l’énervement. Je ressens toutes les émotions qui nous nourrissent dans ces éclats, je ne cherche pas le combat. Je tourne un peu. Je m’ennuie à vrai dire, la clarté est bien moins légère que la nuit, et les bruits et les pas brouillent les missives célestes.

En une de ces souplesses de ninja que je ne me connais que portée, je glisse sous le rideau métallique du centre commercial. Je retrouve le sentiment grisant d’être invitée partout où mon regard se pose. Le géant de béton dort, et les enseignes ont laissé les mannequins dans l’ombre. Pourtant une grille est levée, une âme s’affaire au milieu de vêtements d’homme. Elle me refuse d’essayer ce pull dont j’ai tant besoin. La pointe d’hostilité, à nouveau, qui tourne mes talons. J’explore chaque porte ouverte, et je suis bientôt nez-à-nez avec un homme, crâne rasé et uniforme. Il me demande de partir. Je ne suis apparemment pas à l’heure, je lui montre mon poignet dénué d’horloge. Il ne veut pas discuter, je quitte donc sa vue.

Un îlot au milieu de la galerie. Je m’approche pour me faire un café mais les rouages paraissent trop compliqués, ou alors l’électricité de l’air ne suffit pas. Une bouteille de soleil alors, l’acidité de l’orange sur mes dents. Et un œuf au chocolat, celui avec le jouet dedans. La sérénité, assise, d’égrainer quelques seconde de ce luxe ordinaire qui est le meilleur au monde.

Je crois que l’homme est revenu me voir, je ne sais plus trop.

Lorsque la grille principale s’ouvre, je suis déboussolée. La luminosité éclaire quatre agents de police. Je n’aime pas la police. Et puis je sens leur hostilité crasse, et l’absence de bride au bout. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas couru. On ne sait jamais, avec une telle énergie. J’ai cru que non. Non. Qu’ils allaient suffire. Je ne sais plus trop quand mes mots sont devenus violents. Quand j’ai senti qu’ils ne me laisseraient pas. Les menottes peut-être. Quand mes deux pieds ont décollés du sol.

Dans la voiture, entravée, un flic de chaque côté. J’ai continué à hurler. J’ai dit aussi que j’allais péter les menottes. Je suis un ninja. L’agent qui était à côté du conducteur est venu à l’arrière, me comprimer les genoux et m’aboyer dessus. Une montagne. Et la sirène. Ma première sirène.

Les gorilles m’encadrent à nouveau. Je marche dans le vent jusqu’à cette salle du commissariat. Je continue ma tirade. J’aimerai me rappeler. Je leur ai dit qu’ils étaient lâches, qu’ils se planquaient derrière l’uniforme. Des chiens. Des chiens qui tuent.

Ils ont pris mes empreintes, je ne sais plus trop.

Ils n’ont pas voulu me garder là. Je régurgitai du son en continu. Ils étaient impressionnés peut-être. Ils se moquaient au début, mais ils n’étaient plus de taille alors ils ne riaient plus. Ou il y avait assez d’humains dans la pièce pour que les autres se taisent. J’ai dit mon nom, mon prénom, entre deux salves. Et le numéro, automatique, hors de ma bouche. Le seul que je connaisse par cœur. Ma mère.

Mes pieds quittent à nouveau le sol. Je m’habitue à la sirène. Je touche à nouveau terre aux urgences. Là, ce sont les pompiers, qui me tiennent sur le brancard, à cinq ou six, ils n’arrêtent pas leurs pressions qui me fait un mal de chien, même quand je supplie, quand je dis que je ne bouge plus. Piqûre dans ma cuisse, puis une salle d’examen, ou je hurle jusqu’au comas. Je comprends qu’on soit kidnappé par les extraterrestres.

Je me réveille alitée et attachée aux mains et aux pieds, dans le noir complet. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas quelle heure il est. La terreur la plus cure.

Je suis en chambre d’isolement. Je suis hospitalisée sous contrainte.

***

Que j’ai été calme, inoffensive avant l’arrivée des flics n’a pas compté. Que ce soit leur brutalité qui ait réveillé un état d’extrême agitation n’a pas compté.

En racontant cette histoire, je voulais montrer comment tout bascule. Tout bascule et nous devenons des bêtes violentes, des animaux à mettre en cage. Tout bascule et nous n’avons plus d’autres option, que celle d’être enfermés.

Le jeune étudiant a partagé un café avec moi, et m’a proposé de venir à une assemblée à la fac pour ne pas être seule. Il n’avait pas peur de moi, il avait peut-être peur pour moi. La coiffeuse à refusé de me couper les cheveux, je n’ai pas insisté plus de quelques phrases. La vendeuse m’a expliqué que son magasin n’était pas ouvert, je suis partie. Le vigile m’a demandé a plusieurs reprises de partir, il ne m’a jamais touché, il ne m’a jamais mal parlé.

Aucun n’a quitté la courtoisie, aucun ne m’a maltraité. Aucun ne s’est senti en danger.

Quand je suis dans cet état extraordinaire, dans la « manie », je suis une éponge. Je réponds à l’énergie, aux vibrations que je reçois. Je réponds en miroir. Quand quatre fonctionnaires de police garent à la hâte leur véhicule à quelques mètres de moi, et sortent prêts à en découdre plutôt qu’à discuter, leurs uniformes et leurs armes réveillent en moi un imaginaire qui me terrorise. L’un m’aboie dessus, l’autre me donne des ordres, un troisième attrape mon bras, et s’en est fini de ma contenance. Je deviens la bête qu’il faut enfermer. Quand, après avoir été menottée et physiquement plaquée au siège par trois flics, j’atterris dans une salle du commissariat où sont présents cinq autres fonctionnaires, je suis la bête de foire qu’ils veulent tous voir. Quand je suis de nouveau trimballée vers les urgences, attachée sur un brancard et droguée, je continue de hurler, je suis la folle enragée. Je suis un produit de leur maltraitance.

L’épisode se termine par une hospitalisation sous contrainte. Une hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT1), où les « soins » me sont imposés, s’il le faut par l’usage de la force : isolement, mesures coercitives, médication forcée. Je ne maîtrise rien, ni les modalités, ni la durée de l’hospitalisation.

Je suis une privilégiée, je l’ai dit plusieurs fois. Je suis blanche, cueillie au petit matin dans le centre ville de Rennes qui se réveille, sous l’œil de témoins. J’ai un entourage compréhensif et réactif. C’est ma mère, désignée depuis les premiers épisodes comme ma « personne de confiance »2, qui signe l’HDT, et non le préfet. C’est aussi elle qui suit de près mon hospitalisation en communiquant régulièrement avec l’équipe médicale. Elle assure un rôle de tampon, une veille, elle s’assure que je sois prise en charge de la meilleure manière possible. Même si elle ne maîtrise pas tous les codes, et qu’elle n’a pas vraiment voix au chapitre, elle peut leur fournir les informations qu’elle juge importantes. Elle peut aussi leur demander de justifier ou du moins expliquer leurs décisions. J’expliquerai plus en détail ailleurs comment mon entourage n’a cessé d’alléger l’horreur.

Ce qui est important ici est de comprendre de quelle manière se forme l’imaginaire selon lequel nous, psychiatrisés, sommes dangereux. Ce qui vient justifier que nous soyons enfermés et violentés. L’hospitalisation sous contrainte est une peine de prison sans procès, et, dans l’immense majorité des cas, sans crime ni délit. La pire des peines de prison, où tout est permis, la violence physique des contentions, et celle des drogues diffusées dans l’esprit et le corps contre notre volonté. La pire des peines de prisons, qui continue bien après la période de rupture de l’hôpital, celle des traumatismes et des errances thérapeutiques. Celle de l’engrenage total : psychologique, pharmaceutique, social, administratif.

Je suis une folle dangereuse. J’ai écopé, pour une balade dans un centre commercial 30 min avant l’ouverture, un jus de fruit et un kinder, de 5 jours d’isolement dont 48h de contentions, suivis de 15 jours d’hospitalisation sous contrainte.

Ce réveil, attachée dans le noir, est sans doute l’événement le plus traumatisant de ma vie. Il me fait encore paniquer, certaines nuits.

Les expériences les plus traumatisantes liées à mes états extraordinaires viennent de l’HP et des forces de police. Je ne suis pas la seule.

À la folie,

Sarah

Une réflexion au sujet de « Le jour où j’ai braqué un centre commercial »

  1. Merci de partager votre vécu avec nous. La vraie folie n’est pas de rentrer dans un centre commercial et de pendre un kinder, la vraie folie c’est d’attacher et de maltraiter des gens et d’appeler ça du soin.
    Bien à vous
    Sarah

    Aimé par 1 personne

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