Prophètes et Incendies (2ème partie)

Dans la première partie de cet article « Prophètes et Incendies », j’ai attiré votre attention sur la dangerosité de certaines théories psychiatriques, en abordant le « modèle de Kindling », ou théorie de l’embrasement, selon lequel notre résistance neurologique s’amenuiserait au fur et à mesure des différents épisodes maniaques, jusqu’à ce que les crises se développent de manière spontanée et abrupte. Présenter ce modèle aux patient revient pour moi à vociférer une prophétie de malheur, puisque les évolutions des troubles de l’humeur observées par la psychiatrie clinicienne sont loin de présenter cette théorie comme modèle dominant.

Ce qui est pour moi important, plus que de refuser un tel modèle, les mécanismes mis à jours, et sa valeur explicative, c’est plutôt d’interroger sur la façon dont ces théories nous sont présentées et leur pertinence pour l’élaboration de stratégies de soin qui nous conviennent. Ce que j’affirme ici, et que j’ai esquissé dans la première partie, c’est que la parole psychiatrique est très souvent violente et limitante. Dans cette seconde partie, nous montrerons comment ces prophéties émaillent nos parcours de soin et la façon dont ils dessinent les contours des relations entre psychiatrisés et psychiatres.

Le diagnostique en psychiatrie est très souvent sans appel. Le psychiatrisé devient malade mental, et sa condition nécessite un traitement à vie. Une rémission, ou une guérison ne sont pas portées à notre connaissance comme des objectifs réalistes. De la même manière, vouloir s’extraire de la routine médicamenteuse est un parcours du combattant que la majorité des psychiatres n’acceptera pas d’accompagner. Ou alors avec une extrême réticence, et un désengagement total sur les perspectives de réussite de l’entreprise.

Pourtant elles existent, ces rémissions, ces guérisons.

Ces espaces où nos vies nous appartiennent pleinement.

L’objectif « à notre portée » annoncé par les psychiatres n’est bien souvent qu’une triste survie. Cette survie, c’est celle du trouble difficilement tenu à distance, c’est à dire l’absence d’épisodes trop marqué de la psychose ou de la dépression pendant une période de temps satisfaisante. Le trouble, contenu par la chimie, reste dormant, ou prends la forme de symptômes résiduels tenaces et invalidants. Rampants.

Ce discours limitant s’établit même face à des patients qui parviennent à ce construire de belles phases de rétablissement, ou de rémission (3).

Dans un contexte où l’offre de soin et d’accompagnement allouée aux personnes en difficulté psychique est proche du néant, dans et surtout entre les périodes de crise, ce discours pessimiste permet de se dédouaner totalement de l’incapacité du système médico-socio-judiciaire à traiter la folie autrement que par la répression.

Par « essence » certains d’entre nous sont jugés irrécupérables.

Ce sont tous nos pairs qui ne connaissent du soin que le « soin contraint », les UMD (unités pour « malades difficiles ») et la prison.

Par « essence » la majorité d’entre nous devra accepter d’être largement rejetés. La stigmatisation pèse sur nos corps et nos esprits, empêchant la remise en cause des manques du système de santé, et encore moins de ceux de l’ensemble du corps social. On ne nourris pas de grand rêves pour nous, on nous préfère invisibles.

Pour moi, l’évitement de perspectives d’évolutions positives, accompagné d’assertions répétées des aspects hors normes de notre psychisme, de nos excès et de nos supposées violences amenuise notre capacité à participer activement à, dans un premier temps, nous approprier des termes pour désigner nos états extraordinaires qui nous conviennent et, dans un second temps, travailler à un rétablissement le plus confortable possible. Le but ultime étant de naviguer à nouveau ou la plupart du temps dans l’espace social sans de trop grandes douleurs. Une grande part de ce processus de soin nécessite de savoir s’entourer de professionnels de santé compétents, bienveillants, engagés et humanistes, ce qui revient souvent, sur un territoire où l’offre de soin est très inégale, à chercher une aiguille dans une botte de foin.

À partir de ce rétablissement, de cette première connaissance de soi acquise, l’émancipation devient possible. Nos troubles, cette part de nous, nous appartient, et avec la façon dont nous la côtoyons au quotidien. Ce qui est violent, c’est l’absence d’espace dans la cité pour notre folie. Ce qui est violent, c’est le discours médical, le discours médiatique qui font de nous des bêtes sauvages ou des citoyens de seconde zone. Tout ce qui nous oblige à nous planquer, à nous shooter. Pas notre différence. Nous pouvons, pas à pas, lui donner la teinte qui nous convient. Lorsque nos états extraordinaires sont dévastateurs, pour nous et notre entourage, ils le sont bien souvent en écho aux maltraitances que nous subissons.

Pourquoi, alors, avancer au patient que l’on suit de telles prophéties ? Nous l’avons esquissé plus haut, une telle théorie peut aisément offrir au thérapeute un refuge.

« Je vous propose (je vous vends) un projet thérapeutique, mais, par avance, je me désengage de toute responsabilité si votre état stagne ou si votre résistance se dégrade. »

On est ici dans une logique assurantielle : à force de prédire la chute, on peut s’en laver les mains lorsqu’elle se produit, et ce même si le « suivi » et la médication ont joué un rôle déterminant dans l’apparition d’une nouvelle crise. Le médecin est devenu un gestionnaire, il pratique la « gestion prévisionnelle » que lui réclame le corps social et politique néolibéral. Ce que prévoyait déjà le sociologue Robert Castel à la fin des années 70 (1) : l’objectif, ce n’est pas celui de la guérison, mais celui de la maintenance sociale.

C’est cette logique qui pousse les psychiatres à ratisser large lorsqu’ils nous mettent en garde contre la symptomatique du trouble qu’ils diagnostiquent. La rengaine est répétée plusieurs fois, de très nombreuses fois. En 8 ans de « carrière », j’ai du m’asseoir, en ville et à l’hôpital, devant une trentaine de psychiatres, dont 3 seulement ont été ou sont des soutiens choisis et pérennes. Chaque fois, la liste terrible, et intégrale, des symptômes de la bipolarité.

Pour certains, il a été facile de voir qu’ils ne s’appliquaient pas à ma situation. Parmi les symptômes associés, que les psychiatres nomment joliment comorbidités, il y a par exemple les troubles alimentaires, véritables souffrances pour certains de mes pairs, mais je ne suis pas concernée. Je sais que je ne fais ni crise de boulimie, ni crise d’anorexie. Quand je vais bien, je mange bien, et, parfois, quand je vais moins bien, je me descends une tablette de chocolat ou un paquet de gâteaux en 10 min. Parfois, je ne vais pas bien pendant plusieurs semaines qui sont ponctuées de ces excès. Je sais que la tendance actuelle est à la surmédicalisation de nos existences, et qu’il y a désormais un nom pour ça : l’hyperphagie (2). Je ne sais pas jusqu’à quel point nous sommes prêts à laisser nos petits défauts ou nos mauvaises habitudes être disséquées, catégorisées et médicamentées, mais moi j’appelle ça du grignotage, ou de la malbouffe. Je distingue une frontière entre ce qui chez moi peut-être désigné comme pathologique, et donc nécessite d’être « soigné », de ce qui est humain, et, donc, imparfait.

D’autres symptômes sont plus pernicieux. Un de mes préférés (sic), c’est celui d’hypersexualité, qu’on peut traduire par addiction au sexe. Comment peut on penser qu’aborder la question de manière frontale avec une jeune femme soit une bonne idée ? Pourtant, l’hypersexualité à été sortie du chapeau de nombreuses fois devant moi, sans que jamais il ne soit fait d’entretiens préalables sur le sujet. Dans un monde ou, en 2020, une jeune femme avec une sexualité active se fait encore trop souvent traiter de salope, poser de tels termes est d’une violence inouïe. Que ce soit fait dans un esprit de « prévention des conduites à risques » chez toutes, quelque soit notre histoire, c’est clairement venir poser un jugement moral inacceptable sur la manière dont nous devrions gérer nos vies. Je ne veux pas nier que l’hypersexualité correspondent aux problématiques de certains et certaines de mes pairs, ni qu’ils aient besoin d’aide. Ce que je sais, c’est que ce trouble associé ne correspond pas à mon vécu mais est tout de même agité devant moi à tout bout de champ. Le psychiatre jusque dans mon lit, non merci.

Le même mécanisme est à l’œuvre lorsque les psychiatres se cachent derrière notre capacité (je parle du trouble bipolaire) à « déguiser » notre état. De déguisement, ils nous prêtent en fait des pouvoirs de manipulation très développés. Comme si manipuler son prochain n’était pas de l’ordre de la décision, même semi-consciente. On aurait ça dans la peau, et les personnes souffrant de troubles psychotiques aussi, cela va de soit. Ce n’est alors, par exemple, pas de leur faute s’il nous ont boutés de la structure de soin trop tôt. Je vous raconterai peut-être un jour comment j’ai bordélisé un Noël familial, passant de l’isolement à la liberté en 24h. Je pourrais aussi vous raconter des histoires bien plus tristes, des histoires irréversibles. Des récits où, à chaque fois, le ou la psychiatrisée a « dupé » un ou une psychiatre. Des récits de lits manquants, de fautes professionnelles. Des récits de deuils. Des récits d’absence de justice.

Ce présupposé, celui de mon potentiel diabolique et manipulateur à généré chez moi une sorte de gendarme interne surinvesti. Je me regarde faire et dire, j’analyse, je décortique. Je scrute sans cesse l’intention et l’attention avec laquelle je parle. Je pense que cette tendance à développer mon intelligence intra-personnelle aurait pu s’épanouir de manière moins crispée et crispante. Sans cette culpabilité qui me colle à la peau presque tous les soirs, cette certitude angoissante que je suis quelqu’un de mauvais, et qui exige une gymnastique musclée pour que je m’endorme sereine.

Je vous invite vivement, chers pairs, à ne jamais hésiter à envoyer valser toute assertion d’un médecin qui ne vous convienne pas, ou qui ne fait pas directement écho à votre histoire et votre vécu. Considérez les pour ce qu’il sont : des pollutions néfastes, des réponses à des questions qu’il n’y a pas lieu de poser. Plutôt que de subir l’irrépressible et dangereuse marotte répandue parmi les psychiatres à « ratisser large » pour cocher le nombre de cases nécessaires à l’élaboration du diagnostique, écoutez-vous ! Nous avons déjà toutes et tous bien des chantiers à entreprendre pour nous rétablir, ne nous torturons pas outre mesure !

En fin de compte, quelle est-elle cette théorie de l’embrasement (ou ses avatars) ? Un double aveu : l’échec du corps médico-social dans l’accompagnement des patients dans la construction d’une vie qui leur convienne, où la douleur est tenue à distance et l’annonce d’un changement de paradigme : on ne pratique pas du soin, on gère et maintien à bonne distance une population à risque, qui menace l’ordre établi.

Quoiqu’on nous dise, il est possible de se reconstruire, d’aller plus loin, d’aller mieux, de travailler dans les intervalles, entre les crises. C’est possible, mais tâche ardue, dans ce système qui ne traite le plus souvent plus que les seules périodes de crise ou de tension.

Guérir, pour moi, c’est exploser les catégories qui ne nous conviennent pas. C’est un chemin fait de petites et de grandes victoires. Si nous avons besoin d’information, de compréhension et d’aide pour pouvoir nous adapter à un monde qui ne veut pas de nous et pouvoir y respirer correctement, nous n’avons pas besoin de limites supplémentaires à nos vie. Ce qui importe, c’est justement que nos vies nous appartiennent.

J’en suis convaincue, le partage d’expérience et le soutien de pair à pair sont essentiels à notre survie, et à élaborer l’accueil de notre folie, avec des soutiens qui je l’espère seront toujours plus nombreux.

Personne n’a le droit de venir limiter votre aptitude à vous rétablir, de redéfinir des pans entiers de votre identité, ou conditionner la possibilité d’une vie autonome et émancipé. Le sens de chacun de ses mots nous appartient individuellement et ne dois souffrir aucune comparaison avec des statistiques ou la dernière expérience à la mode.

Nous sommes les premiers, et derniers, maîtres à bord.

À la folie,

Sarah

  1. L’ordre psychiatrique, Éditions de Minuit, Paris, 1977
  2. Je ne cherche en rien ici à stigmatiser quiconque se reconnaît dans ce terme (hyperphagie). Toute douleur mérite d’être écoutée, accueillie, et toute personne mérite de bénéficier des informations et des explications qui lui conviennent. Je ne cherche en rien à minimiser le combat quotidien des personnes souffrant de troubles alimentaires. Je pose par contre la question de la nécessité d’abaisser le seuil de ce qui est considéré comme pathologique, et de multiplier les catégories et les étiquettes. J’assume ici une possible contradiction, et souhaite que la discussion sur le sujet puisse être ouverte dans les commentaires.

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