Mon corps, ce héro.

Très cher corps,

J’avais envie de poser quelques mots, noir sur blanc, pour refléter un peu nos échanges, mais aussi pour ne jamais oublier que nous sommes toi et moi nos meilleurs alliés.

Tu souris. Tu cours. Tu m’as transporté jusque là, joies et peines, sommets et souffle court. Sans toi, aucuns mots, dit ou écrit. Sans toi ni calme, ni raison, ni folie.

Ma peau, mes cheveux, mes dents, mes doigts. Nous avons passé trente trois ans tous les deux, et tu es toujours là, quand aucun amoureux, aucune amie n’aurait résisté aux caprices, aux bouderies et à la haine que je t’ai parfois imposé.

Toi, de la manière la plus noble possible, tu fais toujours de ton mieux.

Lorsque je n’ai plus goût à rien, tu prends les commandes, et ma poitrine se soulève, l’air circule, comme le seul filet de vie, avec une endurance qui ne finit jamais. Tu renouvelles le contrat entre nous, même dans la nuit la plus sombre. Même dans la nuit la plus longue.

Combien de fois le regard des autres entre toi et moi ? Combien de fois depuis toujours ? Commentaires indésirables des désirs et des dégoûts quant au format que j’offre à voir. Celui de celles qui ont enfant des corps de femme. Celui de celle dont la graisse dérange, produit un autre traitement de leur corps par les bouches et les écrans.

Tu te fiches de ce que les autres disent de toi. Tu es là pour moi, avec moi. Les autres ne parlent que d’eux mêmes. Aucun format ne garantit l’amour de soi pour soi.

Tu es a mon image, changeant, et parfois brutal. Plein d’élan, surtout, et nous apprenons ensemble à ralentir nos cadences, à les aimer douces.

Tu n’est pas parfait. Je peux compter les vergetures, les poils incarnés, les mollets trop gros, la thyroïde capricieuse, et les millions de tracas qui nous ont animés, anecdotiques ou dévastateurs. Tous tes défauts se portent beaucoup mieux quand je t’aime. Tous tes défauts deviennent notre histoire quand je t’aime.

Tu as accompagné toutes mes décisions, les plus belles comme les plus dures. Les adieux et les recherches. Tu as accompagné le grand air et la cellule. La foule et la solitude.

Parfois, je déteste ce que je t’impose. Je suis ta sœur ingrate.

Je scrute, je gratte, je crie et je m’immobilise.

Tu veilles, jusqu’à ce que je reprenne mes esprits.

Je peux pleurer tous les jours de t’imposer les médicaments, je peux pleurer de leurs marques sur toi, ou je peux t’aider à y faire face, je peux les considérer comme des adjuvants qui participent à nous réconcilier.

Je peux pleurer la fatigue, le manque d’énergie, le monde, la maladie. Tu veilles, tu attends que je t’offre enfin un meilleur carburant. De meilleurs mots, de meilleurs gestes.

Tu n’es pas parfait, et je sais que toi aussi parfois, tu es blessé, tu es malade, tu seras blessé et tu seras malade. Tu as et aura besoin de toute mon attention, toute mes capacités. J’ai dû et je devrais me battre pour toi, et t’aimer malgré ce qui devient impossible, pour un temps ou pour toujours. Malgré le temps qui passe.

Le contrat se renforce à chaque fois que nous nous relevons. Et la gratitude mutuelle.

Les autres ne t’ont pas toujours respecté et continueront sûrement de le faire. Plusieurs fois nous avons été violentés. Les hommes et la psychiatrie, mais la bouche des femmes aussi, et ces corps retouchés pour mieux nous meurtrir toutes.

Pourtant, chaque fois que je t’écoute, je sais que nous sommes libres. Nous nous vivons selon nos règles du jeu. Nous pouvons compter l’un sur l’autre.

Je t’ai souvent négligé. Nous sommes nombreux à cohabiter, et mon esprit a trop souvent masqué mon cœur, mes huiles, mes tripes et ma matière. Il les a masqués et colorés, organisant chaque fois l’oubli de la certitude qui pourtant renaît toujours plus forte que toi, très cher corps, peut le dompter.

Combien de fois j’ai réappris à t’aimer. Tu patientes toujours jusqu’à ce que je me réveille, prêt à faire lentement craqueler et fondre la nouvelle carapace, le château de ouate que tisse chacune de mes infidélités.

Tu patientes, mais parfois tu rues, tu te cambres aussi. Tu bouillonnes d’une énergie qui doit trouver son récipient. Ou tu m’imposes le repos.

Il n’y a pas d’émotion trop grande pour toi. C’est ma résistance qui empêche notre dialogue. Tu n’as peur ni du fleuve ni de la sécheresse, elles sont toutes deux ton véhicule.

Lorsque je t’écoute, lorsque je prends soin de toi, pommades et caresses, mets et mouvements, tu me le rends au centuple. Chaque fois je te retrouve plus fort, malgré les années, malgré les hauts et les bas, les médicaments, les marques indélébiles et les blessures. Tu es plus fort quand j’ai confiance en toi. En nous.

Lorsque nous dansons ensemble, je me sens plus forte, plus grande, et cette assurance me protège, elle est plus forte que mes épaules voûtées.

Lorsque nous dansons ensemble, tous les jeux sont permis, toutes les couleurs des étoffes et des pigments, tous les jeux des peaux et des souffles, tous les pas. Tous les plaisirs.

Et la recherche de la bienveillance seule dans le regard des autres. Tout le reste est à jeter.

Ton pouvoir est immense. Maintenant je le sais, tu me l’a mille fois prouvé, me concentrer sur nous deux et t’aider à reprendre des forces, te faire confiance et te laisser nous mener permet au plus sombre des brouillards de se dissiper.

Je ne cherche plus les pas de géant, ni toutes les violences que j’ai pu infliger sur notre vie commune. Je n’ai plus besoin de l’hyperespace pour nous sentir vivants.

Je veux cheminer, et je sais que tu es là, tel un métronome, pour me guider.

À la folie,

Sarah

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