Folies lâches.

Il ne sera pas question ici des belles folies, des folies de l’amour qui nous tombe dessus, de celles de la fête et de la nuit, de celles de la création, de celles de la rencontre et du lien. Il ne sera pas question ici de continuer de teinter nos folies, la mienne et celles de mes pairs, de négatif, de noirceur, de dangerosité. Non. Ce sont nos folies, celles de l’humain, celles des humains en société, celles des humains envers les humains, envers la nature, que je veux explorer. Et cette folie, surtout, de soi à soi, celle qui dégueule sur le monde, dont je souhaite ébranler les certitudes et les évitements qui la nourrissent. Cette folie qui fait fermer les yeux, qui fait regarder de côté. Cette folie qui encourage à continuer d’alimenter les grandes folies collectives.

Ce texte est un exercice libre, comme tout bon Coups de Gueule, et je m’y autorise de faire des raccourcis, et de ne pas policer mon vocabulaire.

Il est des folies, les nôtres, qu’on enferme, qu’on exclue, qu’on ostracise, qu’on détruit. Des folies effacées, à coup de médicaments, à coup de précarité, sous les coups de violences multiples, multipliées, jusqu’à ce qu’il n’y ait qu’un tout petit coin de repli, quelques bouffées d’air, une île, jusqu’à ce que parfois il n’y ait plus que l’appel du vide.

Des folies ? Ou plutôt des étiquettes, des labels, sur nos émotions, nos douleurs et nos énergies qui débordent le cadre, qui sautent la clôture de ce qu’il est admis de présenter de ses tripes en société.

Il est des folies, les nôtres, des folies-épouvantails, des folies-moutons noirs, des folies désignées pour que le troupeau soit bien gardé.

Des folies dont nous devons faire l’aveu (1), pour espérer, peut-être, rejoindre la masse. Des folies dont l’aveu est impossible, puisque d’aveu, il s’agit surtout de plier sous les règles d’un jeu qui se joue sans nous, contre nous. Avouer, s’adapter, ou trouver d’autres espaces, d’autres respirations, loin des sifflets, des « bonnes âmes » à la légèreté dangereuse, loin des murs sans portes ni fenêtres.

Des écarts d’intensité dont il faudrait préserver Mr et Mme tout le monde, de peur que Mr et Mme tout le monde découvrent qu’ils sont porteurs de ces mêmes écarts, de peur que Mr et Mme tout le monde regardent enfin en face la marque du monde en eux et leur marque sur le monde. De peur que Mr et Mme tout le monde s’approprient enfin la rage pour la transformer, pour renverser, et pour construire.

La cité, celle qu’il faut protéger de nos humeurs trop fortes, de nos douleurs trop visibles, mais aussi de nos rebellions, de nos envies, de nos rêves pour elle, cette cité, héberge depuis la nuit des temps des folies et des fièvres collectives qui nous lacèrent les entrailles. Des folies-peurs qui nous tiennent en laisse.

Des folies-pouvoir, des folies-bulldozer, des folies-plastique, des folies-à balles réelles.

Des folies dont nous sommes tous les esclaves et les contremaîtres.

Parfois, les gens m’ont traité comme si ma si belle folie était contagieuse. Mais le virus que porte en elle l’humanité est bien plus dévastateur, bien plus toxique et lapidaire. En ces moments de retour de politiques publiques hygiénistes et sécuritaires, ce que l’on continue de passer au karcher, c’est l’entraide, c’est la solidarité, la convivialité, le lien, la fête, le rêve. L’amour.

Fermer les yeux sur l’horreur en dehors et en dedans, ne pas les questionner, ne rien transformer, surtout, ne pas bouger. Caler ses priorités personnelles sur celles du modèle. D’abord les thunes. Puis le confort et l’apparence, surtout celui et celle qui sont visibles pour tous les yeux. L’abondance, les fluxs continus, bouffe, fringues, porno. Rien pourtant ne semble résoudre la peur de manquer. Noël dans les plateformes de colis de la poste pendant le premier confinement. Priorité absolue : essuyer son cul. Et puis la performance, réelle ou de vitrine, peu importe. Exhumer « l’efficacité », « l’aisance ». Ulcères et burn out.

Surtout, se laver les mains, de tout. Du collègue qui part en vrille. Fermer les yeux sur les maltraitances de la direction. Se laver les mains. Du pote qui traverse l’horreur. Contagieux. Gel hydroalcoolique. Du voisin qui se lâche sur sa femme et les gosses. Boules quies. Gel hydroalcoolique. Des exilés, écrasés chaque jour un peu plus, chassés, traqués, parqués. Œillères. Lavabo.

Applaudissements hypocrites. Rien n’a changé, la descente aux enfers continue pour l’hôpital et les soignants. Pour l’ensemble du service public. La crise n’a fait que révéler un peu plus le mépris de cette société pour tous ceux dont le travail nous est vital. Rien n’a changé, ni en caisse, ni dans les usines de traitement de déchets.

Trouver des pirouettes. Penser qu’on vit avec le RSA. Penser qu’on grandit tout seul dans 9m2. Penser exercer sa citoyenneté en votant tous les cinq ans. Rêver d’un yacht et détester celui qui gagne 200e de plus que soi. « Je » mérite toujours.

Consommer. Des phrases toutes faites. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Passer son temps à cacher la sienne, quand seule la jonction de nos misères saura produire l’explosion nécessaire. Souffrir en silence. Non assistance à personne en danger. « On est tout de même en France ». Dégringolade démocratique, droits et libertés bafoués, dérive sécuritaire, confiscation des médias, autocratie. « Je me suis fait tout seul ». Tout seul on meurt. Sociabilité utile. Vitrine. Haine de soi = haine de l’Autre.

Consommer. Comme si la chaîne d’acteurs, entre moi et cet objet, entre moi et ce vêtement, entre moi et la personne qui l’a confectionné, entre moi et l’eau, entre moi et la nature, diluait ma responsabilité, et que ce geste d’acheter, c’était certes faire de la merde, mais à une très faible concentration. De la merde homéopathique.

« Oh, hé, c’est bon, je ne suis responsable qu’à 0,0005% de la mort du gosse qui a fait mon maillot de bain, et ingéré des produits toxiques qui l’ont tué. ». « Dans ma vie, j’ai niqué qu’un demi tigre. ». « Les Ouïghours ? La Chine, c’est loin. Moi, du moment que j’ai les dernières baskets. ». « Sur mon tél, j’arrive à voir la déforestation en temps réel ! C’est quand même dingue la technologie ! ». « Ah, moi, si j’ai pas mon avocat le matin, je ne démarre pas la journée. »…

Loin des yeux, loin du cœur. Même quand les cœurs sont à l’agonie à chaque coin de rue.

Un cœur qui n’accueille plus la douleur de l’autre est déjà mort. Zombies.

Faim. Soif. Culture ? Art ? Rendre l’horreur intelligible, mettre des mots sur les mots, sur l’émotion, communier, jouer. Nourriture céleste. Poésie. Urgence.

Faim. Soif. Chaleur humaine, nourritures terrestres, ivresse. Corps et cœurs de nos villes morts. Inodores. Insipides. Silencieux. Où sont le rire ? L’éclat ? L’imprévu ?

Faim. Soif. Sexes clôturés.

Un cœur qui n’éprouve plus la joie se meurt. Plus encore lorsque aucune bouée n’est en vue. La relation vertueuse est celle de l’écoute, de l’entente, du compromis. Nous vivons l’ère de nos humanités sacrifiées, mariés pour le meilleur et pour le pire à un pays, à un monde dont nous continuons d’alimenter la maladie. Plaisir sadique pour certains, courbettes masochistes pour les autres.

Quand il s’agit de désigner un ennemi intérieur, tout le monde s’en donne à cœur joie. Épouvantails interchangeables. Virus. Islamisme. Le Raoult du moment. Agitateurs, combler le vide. Bouffons. Hanouna. Zeymour. Porte-paroles du gouvernement. Diversion.

Dieux. Trinité. Economie-Finance-Marché.

Curés. Macron et ses sinistres.

Récolte. Saints. Thunes, propriétés, médias. Confiscation. Spoliation. Bolloré, Arnault. GAFAM.

Le même jeu sordide, crise après crise, guerre après guerre… Sécurité. Science. Sacrifice. Sécurité. Science. Sacrifice. Produire. Produire. Autorité. Autorité. Autorité. Dans les micros des gouvernants, discours qui nous capture partout, tout le temps : télé, réseaux, parcours fléchés et affiches, drônes…

Nous sommes, plus que jamais, devenu des ventres. Ingestion permanente. News. Sécurité. « Science ». Diarrhées et vomi en solo, dans la honte, sans jamais refuser la soupe qu’on nous sert.

Sous les masques, nous ne sommes plus que des paires d’yeux. Les points d’accroches sont furtifs. Les velléités de délation désormais visibles, palpables. Déjà trop souvent entendues. Bientôt admises.

La violence est partout, et la tension, elles aussi palpables. Des points de ruptures, et des points de non retour en ligne de mire, exploration en profondeur de lignes franchies depuis déjà bien longtemps.

Îles. Rhizomes. Bandes. Troupes. Créer des espaces de respiration, de résistance. Lutter contre. Porter un autre monde. Réenchanter le monde, s’inventer, ensemble. Injecter un nouveau virus. Celui de l’amour de l’humain pour l’humain. Celui de la solidarité, du respect, de l’accueil. Celui de la multiplicité, de l’expérimentation, d’une possibilité pour tous et toutes de se vivre pleinement. Le seul qui tienne les velléité de pouvoir, de concupiscence et la cruauté à distance.

L’humanité, et à fortiori l’humanité dans son rapport au monde qui la soutient, est, plus que jamais à envisager en terme d’écosystème. L’escalade de la violence et de la haine ne cessera de réapparaître tant que nous ne prendrons pas soin de la vie sous toutes ses formes, et de l’ensemble des âmes qui composent l’humanité.

L’appel n’est pas à la conquête de soi, la soupe est froide, l’appel est à la conquête du commun, en nous et partout.

En 2021, les ficelles sont des poutres. Des folies dont nous sommes tous les esclaves et les contremaîtres.

Tous complètement tarés, malades, fous à lier. Quand nous, très chers pairs, sommes de doux rêveurs et des poètes maudits.

Tous, jusqu’à ce que tu te lèves.

Quand la merde frappe à la porte et il est déjà trop tard. N’entends tu pas les coups ?

À la belle folie, celle de ceux qui font des rêves et qui les défendent.

Sarah

  1. Sur ce sujet, voir le texte d’Agathe « L’aveu par l’écriture de soi, l’autobiographie en psychiatrie » sur son blog Erreur Système: http://erreur-systeme.fr/index.php/2020/08/16/laveu-par-lecriture-de-soi-lautobiographie-en-psychiatrie/

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